vendredi, 07 janvier 2022 16:44

Laurette ou le cachet rouge

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illustration  de  Julien  Le  Blant illustration de Julien Le Blant

Nouvelle d'Alfred  de  Vigny dans  Servitude et   grandeur  militaire 

Chapitre  III
De  la  servitude du soldat  et de son  caractère  individuel.
extraits :

Les  mots  de notre langage familier ont  quelquefois une parfaite  justesse  de sens . C'est bien  servir, en effet, qu'obéir et  commander  dans  une  armée. Il faut  gémir de  cette servitude, mais  il est  juste d'admirer ces esclaves.[...]
[...] Aussi  au seul aspect d'un corps d'armée, on s'aperçoit que  l'ennui et  le  mécontentement sont  les traits généraux du visage  militaire. La fatigue  y ajoute  les rides, le soleil  ses teintes  jaunes, et  une vieillesse  anticipée sillonne des figures de  trente  ans. Cependant  une idée  commune  à tous  a souvent  donné  à cette  réunion d'hommes sérieux un grand  caractère  de  majesté, et  cette idée  est  l'abnégation. L'abnégation du  guerrier est une  croix  plus  lourde que celle du  martyr. Il faut  l'avoir  portée  longtemps pour en savoir  la grandeur  et  le  poids.[...]L'abnégation complète  de soi-même, dont je viens de  parler, l'attente continuelle et  indifférente  de  la  mort, la renonciation entière  à  la  libert&é de penser  et  d'agir....

Chapitre  IV 
Laurette  ou  le cachet rouge
extraits :

De la rencontre que je fis  un  jour sur  la grande route

La grande route  d'Artois et de  Flandre est longue et  triste. Elle  s'étend  en ligne droite, sans arbres, sans  fossés, dans des campagnes  unies et  pleines d'une boue jaune en tout temps. Au  mois de  mars  1815, je  passai sur  cette route  et je fis  une rencontre que je  n'ai  point  oubliée  depuis.

J'étais seul, j'étais  à cheval, j'avais un beau  manteau  blanc, un habit rouge, un casque  noir, des  pistolets et  un grand  sabre; il pleuvait  à verse  depuis  quatre  jours et quatre  nuits  de marche, et je me souviens  que  je chantais  "Joconde" à pleine  voix. J'étais  si jeune ! - La  Maison  du roi, en  1814, avait  été remplie  d'enfants et de  vieillards; l'Empire  semblait  avoir  tué tous  les  hommes.

Mes  camarades étaient  en  avant  sur  la  route, à la suite du  roi  Louis  XVIII; je voyais  leurs  manteaux blancs  et  leurs habits  rouges, tout  à l'horizon  au  nord ; les lanciers de   Bonaparte  qui surveillaient et suivaient   notre retraite  pas  à  pas, montraient  de  temps  en  temps  la  flamme  tricolore  de   leurs  lances  à l'autre  horizon. Un fer  perdu  avait  retardé  mon cheval : il était jeune  et fort,  je  le  pressai pour rejoindre  mon escadron; il partit au  grand trot. Je mis  la  main  à  ma ceinture, elle  était  assez  garnie  d'or ; j'entendis  résonner  le  fourreau  de   fer de  mon sabre  sur  l'étrier, et  je me sentis  très  fier  et  parfaitement   heureux.

Il pleuvait  toujours  et   je chantais  toujours. Cependant je  me  tus  bientôt, ennuyé  de n'entendre que   moi, et  je n'entendis  plus que  la  pluie  et  les  pieds  de mon cheval , qui  pataugeait  dans  les ornières. Le pavé de la route  manqua;  j'enfonçais, il fallut  prendre le  pas  .Mes grandes  bottes  étaient   enduites, en  dehors, d'une  croûte  épaisse de boue  jaune   comme de  l'ocre; en dedans  elles  s'emplissaient  de   pluie. Je regardai mes  épaulettes d'or  toutes  neuves, ma  félicité et  ma consolation ; elles  étaient   hérissées par  l'eau,  cela  m'affligea.

Mon cheval  baissait  la tête ; je  fis comlme  lui ; je me  mis  à penser, et je  me demandai  pour  la  première fois où j'allais. Je n'en  savais  absolument  rien ; mais cela  ne  m'occupa  pas  longtemps : j'étais certain  que  mon  escadron  étant  là,  là aussi  était  mon devoir. Comme  je   sentais  en  mon coeur   un calme   profond  et  inaltérable, j'en  rendis  grâce  à ce  sentiment   ineffable du  devoir, et je cherchai  à me  l'expliquer. Voyant  de  près comment  des  fatigues  inaccoutumées étaient  gaiement   portées  par  des têtes si  blondes  ou  si  blanches, comment   un avenir assuré  était  si  cavalièrement  risqué par  tant  de  vie  heureuse et  mondaine, et prenant  ma  part  de  cette satisfaction  miraculeuse que donne  à tout  homme  la conviction qu'il ne se  peut   soustraire  à  nulle  des dettes  de  l'honneur, je compris que c'était  une chose  plus facile et  plus commune qu'on  ne  pense que  l'abnégation.

Je me demandais si l'abnégation de soi-même n'était  pas  un  sentiment  né  avec  nous ; ce que c'était que ce  besoin d'obéir et de remettre sa volonté  en  d'autres  mains, comme  une chose   lourde et  importune; d'où  venait  ce bonheur  secret  d'être   débarrassé de ce fardeau, et comment   l'orgueil humain  n'en  était   jamais  révolté. Je voyais  bien   ce  mystérieux  instinct   lier, de  toutes  parts, les  peuples  en  de  puissants  faisceaux mais  je  ne voyais  nulle  part aussi  complète et aussi  redoutable que dans  les armées, la renonciation  à ses actions,  à ses  paroles,  à ses désirs  et  presque  à  ses  pensées. Je voyais  partout la  résistance  possible et  usitée, le citoyen ayant, en tous  lieux,  une  obéissance  clairvoyante  et  intelligente qui  examine  et  peut  s'arrêter. Je  voyais  même  la tendre soumission  de  la femme finir  où  le  mal  commence à lui  être  ordonné, et la  loi  prendre sa défense ; mais  l'obéissance  militaire, passive  et active  en  même  temps, recevant  l'odre  et  l'exécutant, frappant,  les  yeux fermés, comme  le Destin  antique !  Je suivais dans  ses conséquences  possibles, cette abnégation  du soldat sans retour  et  sans  conditions et conduisant  quelquefois à des  fonctions sinistres . 

Je pensais  ainsi , en marchant  au gré de  mon cheval, regardant l'heure  à ma  montre, et  voyant  le  chemin toujours s'allonger,  toujours en  ligne  droite, sans  un arbre,  et  sans  une  maison, et couper la  plaine   jusqu'à  l'horizon , comme  une  grande  raie  jaune  sur  une toile  grise. Quelquefois  la raie  liquide  se  délayait  dans  la  terre  liquide qui l'entourait et, quand  un  jour  un  peu  moins  pâle   faisait  briller  cette  triste étendue de  pays,  je  me voyais  au  milieu  d'une  mer bourbeuse, suivant  un  courant  de vase  et  de  plâtre.

  En examinant  avec  attention  cette  raie  jaune  de  la route, j'y remarquai,  à  un quart de  lieue   environ, un petit  point noir qui  marchait. Cela  me  fit  plaisir, c'était  quelqu'un. Je  n'en  détournai  plus  les  yeux.  Je vis  que  ce  point  noir allait  comme  moi  dans  la direction de  Lille,  et qu'il allait en   zigzag, ce qui  annonçait  une  marche  pénible. Je  hâtai  le  pas  et  je  gagnai  du terrain  sur  cet  objet, qui s'allongea  un  peu  et  grossit  à ma vue. Je repris  le trot  sur  un sol  plus  ferme et je crus  reconnaître  une  petite voiture  noire.  J'avais  faim,  j'espérai  que  c'était  la  voiture  d'une cantinière et, considérant mon pauvre  cheval  comme  une chaloupe,  je lui fis  faire  force de rames pour arriver  à cette  ile  infortunée, dans  cette  mer  où  il  s'enfonçait  jusqu'au ventre quelquefois.

A une centaine de  pas , je vins  à  distinguer  clairement  une  petite charrette de  bois  blanc, couverte de  trois cercles  et d'une toile  cirée   noire. Cela  ressemblait  à  un petit  berceau  posé sur  deux roues. Les roues s'embourbaient  jusqu'à l'essieu ;  un  petit  mulet qui  les tirait  était  péniblement  conduit par  un  homme  à  pied  qui  tenait  la bride. Je m'approchai  de   lui  et  le considérai  attentivement. .......

Lu 476 fois Dernière modification le samedi, 08 janvier 2022 15:58
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