vendredi, 27 novembre 2020 16:56

Quatre essais sur Shakespeare

Évaluer cet élément
(0 Votes)
Delacroix  Hamlet  et  Horatio  au cimetière (1835) Delacroix Hamlet et Horatio au cimetière (1835)

Il s’agit de  quatre articles   sur  Shakespeare écrits  par  Romain  Rolland  en différentes occasions  ,  regroupés sous ce titre et  publiés par la  République  des Lettres.

(Je n’ai retrouvé ni les dates ni  les  circonstances Selon  une  des  notes  certains  au  moins auraient été  écrits  pendant  la  guerre 1914-1918)

Ces textes, je  les  ai  lus  avec un  immense  plaisir. Ils  nous  font  entrer  dans  l’intimité  de  Romain  Rolland   et   nous  en  sont  d’autant  plus  précieux .

Le  premier  des essais  nous raconte  son cheminement  en  compagnie  du célèbre dramaturge   Anglais   depuis ses premières  années  d’enfance , dans la  maison  de  Clamecy, jusque bien  plus tard  avec sa régulière réapparition  lors  des  différentes  étapes  de   sa vie  qui  lui  faisaient  porter  sur   Shakespeare de   nouveaux  regards  sans entamer sa fidélité et son admiration. Cela  vaut  il  me semble  l’histoire  d’une  longue  amitié.

I Shakespeare

Quand il vint me trouver pour la première fois, j’étais encore enfant. Comment était-il entré dans la vieille bibliothèque de province nivernaise ? Mon grand-père avait acheté l’ouvrage en livraisons, aux temps du romantisme, alors qu’il était étudiant à Paris. La traduction était bien terne ; mais elle avait beau étouffer la voix, c’était comme une bande d’oies sauvages, dont les cris passaient, au-dessus des cheminées et des tuiles hâlées, dans le ciel lointain. Un frisson de vie libre et dangereuse ébranlait, un moment, la quiétude de la maison bourgeoise. Il y avait aussi un volume de gravures qui formaient une galerie des Femmes de Shakespeare. Certaines de ces figures, la musique de leurs beaux noms, pénétraient d’un trouble mystérieux et tendre mon coeur d’enfant. Jamais je n’ai oublié ces syllabes magiques : Viola, Perdita, Miranda, Imogène 

… La bibliothèque occupait le premier étage d’une aile inhabitée. Nul bruit que parfois, dans l’écurie au-dessous, le sourd piétinement d’un cheval dans la paille, et le halement d’un câble, le grincement d’un lourd bateau, qui passait lentement sur le canal verdâtre, au pied de la maison … J’étais avec mes livres, grimpé dans un vieux fauteuil, entouré d’un cercle de chaises, qui formaient, dans mon esprit, une barrière infranchissable entre le monde et moi. Au centre de ce rond des fées, je me sentais à l’abri, comme sur la tour des rêves ; et, sans trop bien comprendre, peureux et curieux, j’écoutais bruire la forêt. Ses teintes s’harmonisaient avec les bleus de paon et les verts moussus des lambeaux de tapisseries de Bourgogne, jetées sur le carreau, où je voyais à mes pieds l’étang fleuri d’Ophélie et d’étranges oiseaux plus grands que les châteaux …

Plus  loin   , plus tard , élève de lycées  parisiens Romain  Rolland découvre le théâtre des grands classiques français  et surtout Corneille qui  rivalise  dans son  esprit  avec le  dramaturge  anglais .  De cette  confrontation  Shakespeare sort vainqueur. Tout en conservant son  admiration  pour  le  grand théâtre  classique , Romain  Rolland  écarte le fanatisme  autorisé  par  l’exaltation des  héros   et  la rigueur  de  la  raison  qui  peuvent,  "en desséchant  les sources  les  plus  humaines de  la vie, mener  au sublime  comme  à l’absurde", et  choisit  l’humanisme   qu’il reconnait  en  Shakespeare.  

à :

« la  voie triomphale, droite, pavée et bordée  d’édifices de marbre qui  monte  par  des  arcs héroïques vers des temples, avec  l’imperator  discourant   sur  son  char, précédé des  licteurs, suivi des  légionnaires, la voie éloquente et  armée( « Je suis  maître de  moi  comme  de   l’univers »Cinna V3 )

Plutôt :

«  Dichtung und  Warheit ,  Dichtung in  Warheit » du romantisme allemand, la poésie du  vrai , le souple chemin  des  champs qui sait  se  plier au sol, s’adapte  à ses caprices, se moule sur son  corps, suit  le cours des ruisseaux, au  lieu  de  les franchir sur de  somptueux  viaducs et  s’efforce plutôt de s’unir  à la  nature que de   la soumettre  à  sa volonté comme fièrement   le   proclame  l’inscription  fameuse  de   la voie cornélienne « j’essaie  non  pas de  me soumettre aux choses, mais que les choses se soumettent  à  moi ». 

Un temps  évincé  par  la  lecture des  écrivains  russes Tolstoi et Dostoievski,  Romain  Rolland ,  à l’Ecole  du  Palazzo  Farnèse  de  Rome, renoue  avec  Shakespeare dont   nombre  de ses  pièces  ont  pour cadre   la  Renaissance  italienne  . Il  y écrit   ses  premières   pièces  de  théâtre (Orsino, Empedocle, les  Baglioni, Caligula, le  siège de  Mantoue,  Niobé) qu’il  jugera  plus tard  défavorablement « Naïves et  imitations  candides », et qui  passeront  inaperçues. Il  abandonne  le  Théâtre  vers  1900.

Il  se consacre  à  Beethoven et  bientôt  à  son  Jean Christophe. Pendant  la guerre  c’est  un  nouveau   Shakespeare  qu’il  retrouve :

 « L’homme  libre  d’esprit, libre des  superstitions de son  temps et du  nôtre, libre des  conventions, des traditions de  l’usage , l’homme qui ne  veut pas  être  prisonnier   même de son serment   (Menecius de  Coriolan II1 et  V6)

II La  pitié de  Shakespeare

Peu d’amis, peu de livres résistent à l’épreuve des jours que nous traversons. Les plus aimés trahissent, on ne les reconnaît plus. C’étaient les compagnons des heures légères. La bourrasque les emporte, plantes à fleur de sol qu’arrache un coup de vent. Il ne reste que les âmes aux profondes racines. Beaucoup, d’humble apparence, à qui l’on ne prenait point garde dans la vie ordinaire. Et un petit nombre de hauts esprits, qui s’élèvent comme des tours au milieu de la plaine et paraissent plus grands par-dessus tant de ruines. Je retrouve celui qui abrita les rêves de ma vie, depuis mes jours d’enfance, le vieux chêne Shakespeare. Pas une de ses branches ne s’est brisée, pas un rameau ne s’est flétri ; et la tempête qui aujourd’hui sur le monde fait houler puissamment cette grande lyre vivante.

….

Mais le bienfait unique de la lecture de Shakespeare est qu’on y goûte la vertu la plus rare et dont on a le plus besoin, à cette heure : le don d’universelle sympathie, d’humanité pénétrante, qui fait qu’on voit les âmes des autres comme son âme propre.

III La Vérité dans l’œuvre de Shakespeare

Un des points sur lesquels les hommes de tous les temps sont d’accord, c’est l’amour platonique qu’ils professent pour la vérité, et la peur très réelle qu’ils en ont. Cette peur, ils la manifestent déjà en ce qu’ils ne veulent point la reconnaître et savent mauvais gré à ceux qui la leur signalent. Le mot de Vérité est sur toutes les bouches ; mais qui donc en applique le sens ? Ce serait, semble-t-il, le rôle des penseurs, des écrivains, dont la vue est aiguisée par l’habitude de l’observation et de l’analyse. Mais il leur faudrait pour cela autant de courage que d’intelligence. Et si celle-ci n’est pas commune, celui-là est exceptionnel. On ne s’en doute pas d’abord, quand on entre dans la carrière des lettres, en novice enthousiaste et confiant, qui croit que la seule difficulté est de trouver à ce qu’on pense l’expression d’art exacte, mais qui peu à peu s’aperçoit que la plus grande difficulté est de vouloir dire ce qu’on pense, bien plus : d’oser le penser : car la conscience, sourdement insatisfaite des limites qu’elle pose à sa véracité, se cherche un remède dans l’assoupissement ; elle se ferme les yeux, et ne pense plus qu’à moitié : jusqu’ici, pas au-delà ! Comme ces enfants qui jouent et finissent par se convaincre que s’ils sautent d’un pas hors de la ligne de craie tracée sur le pavé, ils tombent dans l’abîme que leur imagination crée. Un tout petit enclos de l’âme humaine, étroitement bordé par les haies d’épines des conventions sociales et les fossés des préjugés. L’esprit paît docilement l’herbage réservé. À peine quelques bestiaux, plus hardis, risquent un regard par-dessus la barrière.

….

IV  Le génie  créateur

Le visage des  grands  drames de  Shakespeare  est  tragique ; leur  pensée  est  terrible. Et  pourtant, l’impression  générale   est  lumineuse. Où  est  le soleil  caché ?

La  première  réponse , celle  qui  se  présente  le  plus  facilement   à  l’esprit, c’est qu’une  œuvre  aussi  vaste  embrasse tout  ce qui  est, la  joie  et  la douleur, et que  l’une  corrige  l’autre  . Elle est comme  la  nature : chacun  y peut  puiser ce  dont  il  a besoin ; et  l’instinct  secret  des  hommes  les  poussant  vers la  joie, c’est  le rêve  de   la  joie   qu’ils retiennent  le  mieux ;  la  mémoire complice  du  cœur, laisse  retomber  les voiles  sur les  images tristes .

Et  nous  entrons  ici  au cœur  de la question , qui ,  dépassant  Shakespeare , touche  à  l’essence  de   l’art :  la libération de   l’esprit  par  l’art.

… Le sentiment  de  rêve pénètre  le  génie  de  Shakespeare. Chez aucun  autre  poète dramatique, il n’est aussi  profond et aussi  essentiel.

Il  saisit  par  bouffées  ses  héros tragiques,  au  milieu  de  l’action, et  fait d’eux  des somnambules  qui  se  voient  comme Macbeth, suspendus  sur l’abîme.

Nous sommes  faits de  la  même   étoffe que les rêves et notre  pauvre  petite vie est  environnée  de  sommeil (La Tempête,  IV,1)

 

Source :Rolland, Romain. Quatre essais sur Shakespeare (French Edition) . République des Lettres. Édition du Kindle.

Lu 529 fois Dernière modification le samedi, 28 novembre 2020 16:10

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'indiquer les informations obligatoires (*).
Le code HTML n'est pas autorisé.