samedi, 21 octobre 2023 15:12

La bombe atomique et l’avenir de l’homme

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Texte  de Karl  Jaspers

(Publié  en  1963)

(L’appel à une transformation morale de  l’humanité)

Si  important  qu’il soit de travailler au renforcement  d’institutions politiques et  juridiques  capables de  faire  obstacle  à la  guerre, on sent bien  cependant que tout  dépendra en définitive de  l’esprit  qui animera  ces  institutions. :  elles  ne joueront un rôle  vraiment   efficace que  si  leurs décisions, leurs  interventions leur  sont  dictées par  un véritable esprit  de  paix. Mais comment  cet esprit  les  inspirerait-il s’il  n’existait  pas dans  les  peuples  eux-mêmes dont  elles émanent ? Or  pour que l’esprit  de  paix  s’empare  des  peuples, ne faudrait-il  pas  une  transformation morale  de  l’humanité ?

Karl  Jaspers  est  de  ceux qui  n’aperçoivent aucune assurance  de  salut sans cette  transformation.

On  peut  objecter  qu’elle  est  impossible. Mais  il faut  bien  voir  alors, combien   restent  précaires les  perspectives  de  paix.

 

On  nie  l’alternative : ou  l’homme  se  transforme ou  il  disparait. Il  sera  toujours comme  par  le  passé. Il  n’y aura  seulement  plus de  guerre  mondiale. L’établissement  d’une situation  permanente où l‘on ne ferait  plus  la  guerre, tout en restant  sous  la  menace  constante d’un conflit, est tout  à  fait  possible, même vraisemblable. Car  la  peur  de  la  bombe atomique aura  un effet  durable. On sait  qu’il est insensé de  l’employer, parce qu’elle  aura  pour conséquence la disparition des deux adversaires et non  pas  une  victoire.  Comme le  pouvoir de destruction des bombes  augmente constamment, l’état de  paix  mondiale n’en  est que raffermi : il s’ensuit  qu’on s’habitue  à cette tension extrême, qui n’est  pas suivi d’explosion bien qu’elle soit  à son comble. Il en résulte de  nouvelles formes dans  les relations politiques, de  nouvelles formes de   langage et de  dissimulation. Mais  il  n’apparait  pas  pour  cela un homme  nouveau et  l’on n’en  vient  pas  non  plus à anéantir  la vie. Pourquoi  serait-il  impossible que  l’état d’équilibre de la  peur ne  devint durable ? Plus  le  pouvoir de  destruction est  grand moins  il est vraisemblable qu’on soit quelque part  assez téméraire pour sauter  le  pas ! Nous connaitrons  un état de  paix  durable fondé, non pas  sur  le sentiment du droit ni sur  la réalisation de conditions  nécessaires à la  paix perpétuelle, mais  sur  la simple raison  que la guerre est  impossible. Il s’établira  entre les grandes  puissances des formes de  relations qui  excluent  tacitement ou  même  expressément  la guerre. Mais en  même temps  la  menace  réciproque de la terreur sera encore  accrue. Il  s’agit en effet  d’une  nouvelle situation  mondiale, mais  non  d’un homme  nouveau. Le vieil  homme, immuable, placé dans des conditions  nouvelles, renoncera en  fait à la guerre,  non  par  conviction, mais  parce qu’il sera dans  l’obligation  d’y renoncer. Le  motif de   la  peur  et ce  minimum  d’intelligence qui comprend  l’absurdité du  suicide collectif  suffisent  à  l’homme. Quelle forme prendra  en  même temps l’opposition actuelle entre  le monde  totalitaire et   le  monde  libre ? Est-ce que le   monde  totalitaire se  défera  lentement  de  l’intérieur, ou bien l’atmosphère de  liberté doit-elle créer  ailleurs, de  l’intérieur, une autre forme  d’idée  totalitaire, ce sont  là des questions  d’évolution  politique qui , de quelque façon  qu’elles soient  tranchées, n’aboliront  jamais la condition de  toute  politique telle qu’elle a surgi  désormais, à savoir  que  les relations  internationales excluent la guerre  entre grandes  puissances, sans  que ce  fait soit  reconnu par  les grandes  puissances  elles-mêmes par un acte de  désarmement complet. Car  l’équilibre de  la peur est la condition irréductible. Affaiblir  cette  peur ne  nuirait  pas  seulement   au parti  affaibli, mais  créerait  un  péril de  guerre. On peut  se  résigner  à  marcher  dans  les  mêmes  ornières, attendre  et  voir, saisir  ce qui  se   présente, agir  comme  on  l’a  toujours  fait  jusqu’ici, en  partant  d’intérêts et  de   perspectives  limités :  l’humanité  ne se  suicidera  pas. Ceux que soutient  cet  espoir ont  le sentiment d’écouter  la voix du  bon sens. Les choses  vont  leur train  naturel, toujours  semblable,  trop  humain.  Il  ne  faut  s’attendre  ni  au suicide ni  à la transformation  de  l’homme : l’un  est  inimaginable, l’autre suppose  une  grandeur  irréelle. En dépit de  tourments épouvantables, on  peut  au  total  être tranquille en  ce qui  concerne  la vie  de  l’humanité.

Voilà  ce que  je crois entendre. Cela  parait  évident. De tous  les  motifs  sur  lesquels  on  peut  fonder  sa confiance, c’est encore  ici  que l’illusion  semble jouer  le  moindre  rôle. C’est  la voix  du  bon sens. La  pensée  qu’elle  exprime se fonde   ici sur  l’immutabilité de  la  nature humaine, sur  la simplicité foncière et sur  le rôle  prépondérant des rapports de causalité au  milieu  des complications  infinies des  phénomènes  superficiels chez  lesquels  ils  se  manifestent.

 J’avoue  que  cette façon de  penser me  gagne de  temps en temps. Mais  comme  une autre manière  de  voir s’oppose  à la logique  rassurante de  cette attitude,  je me défends  aussi  contre cette tentation,  en raisonnant de  la façon suivante : tout est  possible  quand les  hommes  au  pouvoir  veulent – contre  tout  bon sens, contre  la  raison et malgré  les  inhibitions de  la  morale  qui  subsistent  chez  la  plupart  des criminels – entrainer  l’humanité dans leur  propre  chute. Hitler, du  moins, a  voulu,  autant qu’il était  encore en  son  pouvoir, anéantir  avec  lui-même  le  peuple  allemand, lorsque  sa  perte  devint  évidente  à ses  propres  yeux. Des combinaisons  d’un caractère  fatal peuvent  mettre en  branle   la catastrophe  mortelle. Le suicide  collectif  n’est  pas exclu, si  les dirigeants se  rencontrent  dans  le  dégoût, la  haine,  l’indifférence, la volonté aveugle de  destruction ou si  seulement  l’un des adversaires adopte cette  position, on  peut  courir droit  à  l’abîme, comme  on a glissé  en  1914 dans  la guerre. Aucune  certitude  dans tout  cela.

Ce  n’est  pas  par  la  peur  seule   que la  paix  viendra à la  longue. Fonder  le  monde  sur  cette  peur ou sur  de simples  négociations suivies d’accords, s’ils sont seulement  le fruit  de  cette  peur, si elle seule incite  à  les tenir, est  malgré  tout  une  illusion. Il n’est  pas si facile  d’échapper  à  la catastrophe. C’est avoir  la vue  trop  courte. Pour  l’instant  et  pour  l’immédiat elle suffit sans doute  à  l’évènement. Mais ce n’est  pas  ainsi que  naîtra  une  organisation  qui puisse tenir.

Ici donc resurgit  l’idée  d’une  transformation morale qu’il faudrait  provoquer  dans  la  conscience  humaine.  Mais que faire, demandera-t-on, sinon attendre que cette  transformation  survienne, si jamais  elle doit survenir ? Cependant  chaque homme ne  pourrait-il  pas, pour sa très faible  part, y  contribuer ?

Il n’est  aujourd’hui  de  secours  possible que  par  une  transformation de   l’homme, dont  l’effet   s’élargira ; si  elle   ne touche  d’abord qu’un petit nombre  d’hommes, par  la suite elle en   atteindra  beaucoup et, pour  finir  peut-être  la  majorité. Car ce qui  est  préparé  maintenant  par  la  technique ne peut  être dirigé  vers  le salut qu’à  travers  les flots de  la volonté de  la raison, qui trouve dans la foule  son  appui, et non  par  les  hommes  politiques liés traditionnellement à la puissance et au  maintien  de   la  puissance. Ce qu’on appelle aujourd’hui  l’opinion  publique, ce qui  se  montre  brouillon,  versatile, sensible  aux directives de  la  propagande, est,  malgré  le  peu  de confiance qu’on  peut lui accorder, porté cependant  par  des  forces  obscures et cachées qui  peuvent  faire  irruption subitement. Cette transformation,  si  elle était  animée  par   la raison , porterait celle-ci  au-dessus de  tout, s’emparerait  aussi  des  hommes qui  ont les  armes  en  main et qui  servent  les  bombes. Elle  produirait les  hommes  politiques qui  correspondent  à  cette  évolution ou les contraindrait, en raison  de sa  propre  puissance, à suivre cette volonté. De la bombe  atomique, de  la guerre, de  la  prétention  à la souveraineté absolue et   à tout ce qui  ne  fait qu’un  avec  cette prétention, les  hommes  d’Etat  de  nos  jours  ne seront   plus  maîtres, si les  masses  à l’Est   et  à  l’Ouest, éclairées  et animées par  la raison,  au milieu  du changement  du mode de   pensée et   de  l’homme  lui-même,  parviennent  à  leur  imposer  ce revirement….

 …L’histoire  au  total ne se fait  que  par  les  actions  d’individus innombrables. A  l’origine et  au  commencement,  il  y a  des  individus. L’individu   est  pour  une  part  responsable du  Tout,  par  tout ce qu’il  fait. Il  est  puissant  dans  une  certaine  mesure, si faible soit-elle. Car  il participe à ce qui  se fait en  agissant dans  un  domaine ou  en  n’agissant  pas.  Par  la  moindre action ou  par  son  manque  d’action, il  contribue à créer  le terrain  sur  lequel ,  pour finir,  les  individus au  pouvoir accompliront  à  leur  tour, des actions qui  décident  du Tout. Ce qui  se  passe  se fait  toujours  par  des  hommes. Les  hommes sont  toujours des  individus. Même  lorsqu’ils  agissent en  rapport  de  groupes, de  peuples,  de  masses,  leur  action  est  toujours celle de l’individu,  quand  bien  même il se sent  l’instrument de  puissances transcendantes ou d’une volonté  générale.  Le  suprapolitique est  dans  l’homme  lui-même , parce que  c’est  l’affaire  de  sa  liberté  .

Lu 156 fois Dernière modification le samedi, 21 octobre 2023 16:05
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