jeudi, 29 octobre 2015 20:33

L'esprit laïque

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« Un bon radical me contait qu’il avait entendu une conférence sur l’Esprit Laïque, faite
par un philosophe assez connu et sans aucun préjugé religieux. « Il a, disait- il, très bien parlé ;
mais il m’a semblé que la fin détruisait le commencement ; car, après avoir fort bien défini notre
idéal et notre action, il a montré que l’idéal religieux ne différait pas essentiellement du nôtre,
et qu’ainsi tout se conciliait dans une région supérieure, dès que l’on dominait les petites
passions. Cela a plu à tout le monde ; car les braves gens chez nous, n’aiment pas trop
les disputes. Mais moi je suis sans doute moins pacifique, car je n’aime pas trop ces
réconciliations dans les nuages. Enfin je demande : est-ce qu’il y a dispute et sur quoi ?
Ou bien seulement un énorme malentendu ? »
J’ai souvent dit et je vois très clairement que dans toute religion il y a une revendication
d’ordre moral, une protestation de cœur contre l’injustice, contre la guerre, contre tout le
désordre humain. Sans quoi la religion n’aurait jamais intéressé personne. C’est vrai, en tout
cas, des religions de notre temps. Je ne chicanerais point non plus sur les rites et cérémonies,
qui ont certainement pour effet de fortifier les sentiments supérieurs, naturellement si faibles
devant les intérêts pressants. Je dirai même là-dessus que l’esprit laïque n’a pas assez de fêtes
solennelles où l’on médite sérieusement en commun sur l’avenir humain. Dans le fait, le
culte de la patrie a des fêtes et des emblèmes qui agissent vivement ; et il faut regretter que
l’Humanité soit adorée solitairement.
Ce qui gâte la religion, c’est la croyance en Dieu et l’idée d’une vie future auprès de
laquelle celle-ci n’est qu’une épreuve et une préparation. Ces croyances conduisent à tout
accepter et à ne rien faire. Le moine est le seul qui suive cette logique. Mais il y a bien plus de
moines qu’on ne croit.
L’idée laïque, c’est qu’il y a des désordres humains qu’on n’a pas le droit d’accepter,
ni pour soi, ni pour les autres. Il ne faut point dire aux fils de la terre qu’il y a une justice
toute-puissante, qui rétablira l’ordre. Il ne faut point le dire, parce qu’on n’en sait rien ; bien
mieux, parce qu’il n’y a pas d’exemple de justice réalisée, sinon par des hommes qui croyaient
en eux-mêmes, et qui agissaient selon leur conscience, tout de suite, dans ce bas monde,
malgré vents et marées, comme on dit. Pour moi, la foi qui va à Dieu se trompe d’objet ; elle
veut que ce qui doit être soit déjà et  soit par lui-même. Comme disent naïvement les
théologiens, elle croit que le plus parfait existe le plus. Au contraire, pour l’esprit laïque, ce qui
existe si on laisse aller, c’est le mal ; au lieu que le bien n’existe qu’autant qu’on le réalise, par
volonté, j’entends par action des mains. Bref, il y a conflit entre l’action et la prière. »
Propos 2524 - 16 février 1903

Extrait de « Propos impertinents » (1906- 1914) Alain
Collection Mille et Une Nuits - Septembre 2002

Lu 545 fois Dernière modification le mercredi, 04 novembre 2015 18:20

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