mercredi, 20 août 2014 00:00

Le poème d'Eloa Chant III

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Eloa ou la soeur des anges

d'Alfred de Vigny

eloa et Lucifer  pastel

Chant III

La chute

(Extrait  chant III du  vers 511 au vers 778 )

D’où venez-vous, Pudeur, noble crainte, ô Mystère
Qu’au temps de son enfance a vu  naître la terre,
Fleur de ses premiers  jours qui germez parmi nous,
Rose du  Paradis ! Pudeur, d’où venez-vous ?
Vous pouvez seule encor remplacer  l’innocence,
Mais l’arbre défendu  vous a donné naissance ;
Au charme des vertus votre charme est égal
Mais vous êtes aussi le premier pas du  mal ;
[…]
_________
O des instants  d’amour ineffable délire !
Le cœur répond au cœur comme  l’air  à la  lyre.
Ainsi qu’un jeune  amant, interprète adoré
Explique le désir par lui-même inspiré,
Et contre  la pudeur aidant sa bien-aimée,
Entraînant dans ses bras  sa faiblesse charmée,
Tout enivré d’espoir, plus qu’à demi vainqueur,
Prononce les serments qu’elle fait dans son cœur,
Le Prince des esprits d’une voix oppressée,
De la Vierge timide expliquait la pensée.
Eloa sans parler , disait : Je suis à toi ;
Et l’Ange ténébreux dit tout haut : Sois à moi !

__________  

Sois à  moi , sois  ma sœur ;  je t’appartiens moi-même ;
Je t’ai  bien  méritée, et dès  longtemps je t’aime,
[…]
Toi seule  m’apparus comme  une jeune étoile
Qui de la vaste  nuit perce  à  l’écart le voile ;
Toi seule  me parus ce qu’on cherche toujours,
Ce que l’homme  poursuit dans  l’ombre de ses jours,
Le Dieu qui du bonheur connaît seul le mystère,
Et la reine qu’attend mon trône solitaire.
Enfin, par ta  présence habile  à  me charmer,
Il me fut révélé que je pouvais aimer.
________


Soit que tes  yeux voilés d’une ombre de tristesse,
Aient entendu  les miens qui  les cherchaient sans cesse,
Soit que ton origine aussi douce que toi,
T’ait fait  une patrie un peu  plus près de moi,
Je ne sais,  mais depuis l’heure qui te vit naître,
Dans tout être créé  j’ai   cru te reconnaître ;
[…]
___________
[…]
_________
« Puisque vous êtes beau, vous êtes bon sans doute ;
Car sitôt que des Cieux  une âme  prend la route
Comme  un saint vêtement, nous voyons sa bonté
Lui donner en entrant l’éternelle  beauté.
Mais pourquoi vos discours m’inspirent-ils la crainte ?
Pourquoi sur votre front tant de douleur empreinte ?
Comment avez-vous pu descendre du saint lieu ?
Et comment  m’aimez-vous  si  vous n’aimez pas Dieu ? »
__________
[…]
______
[…]  
Tel retrouvant ses maux au fond de sa  mémoire,
L’Ange  maudit pencha sa chevelure noire
Et se dit, pénétré d’un chagrin infernal :
« Triste  amour du  péché ! sombres désirs du mal !
De l’orgueil, du savoir gigantesques pensées !
Comment ai-je connu vos ardeurs insensées ?
Maudit soit le moment  où j’ai  mesuré Dieu !
 Simplicité du cœur !  à qui j’ai dit adieu,
Je tremble devant toi ,  mais pourtant je t’adore ;
Je suis moins criminel puisque je t’aime encore ; »
[…]
______
« Qu’êtes-vous devenus, jours de paix, jours célestes ?
[…]
Je souriais, j’étais…J’aurais  peut-être  aimé ! »
__________
Le Tentateur  lui-même était  presque charmé,
Il avait  oublié son art  et sa victime,
Et son cœur  un  moment se reposa du crime.
Il répétait tout bas, et le front dans  ses mains :
« Si je vous connaissais, ô larmes des humains ! »
_________
Ah  si dans ce moment la Vierge  eût pu  l’entendre,
Si sa céleste main qu’elle  eût osé lui tendre
L’eût saisi repentant, docile  à  remonter…
Qui sait ? le mal  peut-être eût cessé d’exister.
[…]
Il la vit prête  à fuir vers les cieux de lumière.
Comme un tigre éveillé bondit dans la poussière
Aussitôt en  lui-même, et  plus fort désormais,
Retrouvant cet esprit qui ne fléchit jamais,
Ce noir esprit du mal qu’irrite  l’innocence,
Il rougit d’avoir pu douter de sa  puissance,
Il rétablit la paix sur son front radieux,
Rallume tout à coup l’audace de ses yeux,
Et longtemps en silence, il regarde et contemple
La victime du ciel qu’il destine  à son temple ;
[…]
___________
[…]  


--Mais quel don  voulez-vous ? – Le plus beau, c’est nous-mêmes.
Viens . – M’exiler du ciel ? –Qu’importe si tu m’aimes ?
Touche ma main. Bientôt  dans  un  mépris égal
Se confondront  pour nous et le bien et le mal.
[…]
_________  
En ce moment  passa dans  les airs,  loin de leurs yeux,
Un des célestes chœurs où  parmi les louanges,
On entendit ces mots que répétaient les Anges :
« Gloire dans l’univers, dans les temps, à celui
Qui s’immole  à jamais pour le salut d’autrui. »
Les Cieux semblaient parler. C’en était trop  pour elle.  
Deux fois encore  levant sa  paupière  infidèle,
Promenant des regards encore  irrésolus,
Elle chercha ses cieux qu'elle ne voyait plus.
__________
Des  Anges au Chaos allaient  puiser des mondes.
Passant avec terreur dans ces plaines profondes,
Tandis qu’ils remplissaient les messages de Dieu,
Ils  ont tous vu tomber  un  nuage de feu.
Des  plaintes de douleur, des réponses cruelles,
Se mêlaient dans  la flamme  au battement des ailes.
_________
 
Où me conduisez-vous , bel Ange ?—Viens toujours.
--Que votre voix est triste, et quel sombre discours !
N’est-ce  pas Eloa qui soulève ta chaîne ?
J’ai cru  t’avoir sauvé. – Non c’est moi qui t’entraîne.
--Si nous sommes unis,  peu  m’importe en quel lieu !
Nomme-moi donc encore ou ta sœur ou ton Dieu !
--J’enlève  mon esclave  et  je tiens  ma victime.
--Tu paraissais si bon ! Oh qu’ai-je fait ? – Un crime.
--Seras-tu  plus  heureux, du  moins, es-tu content ?
--Plus triste que jamais. – Qui donc es-tu ? –Satan .

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6 Commentaires

  • Lien vers le commentaire MJ mercredi, 06 juillet 2016 23:20 Posté par MJ

    Bonjour Paul , je suis très touchée de votre intérêt . J'aime beaucoup Vigny et ce poème en particulier . Je n'ai pas eu le courage de publier tous les vers et c'est dommage . Votre enthousiasme m'incite à le faire . C'est presque une trahison ! Tous les vers sont nécessaires à la poésie . j'avais eu bien du mal à sélectionner mes préférés sans nuire à l'esprit du texte . Car nos grands romantiques ne se limitaient pas à la forme , il fallait aussi un discours , un tableau ,une scène et ici une tragédie ! Et avec quel art Vigny met en scène l'existence idyllique qui ne satisfait pas l'ange , cette victoire de Lucifer qui ne saurait compenser l'exclusion du Paradis .Près de 800 vers pour nous mener à cette chute dramatique où l'unique issue est l'Enfer pour le sacrificateur et la sacrifiée.
    Folie des hommes qui se perdent pour des chimères , C'est un superbe poème mais Vigny nous était impitoyable !
    Merci Paul d'avoir réveillé cette poésie .

  • Lien vers le commentaire Paul samedi, 02 juillet 2016 12:05 Posté par Paul

    Bonjour,

    Merci de contribuer à la connaissance et la lecture d'un des plus beaux poèmes de langue française, à mon avis.
    Le tableau est juste splendide, de style symboliste, il sied parfaitement à illustrer les vers si pénétrants d'Eloa.

    Pouvez-vous m'informer sur son auteur ?

    Magnifique site, rempli de poésie,
    Cordialement,
    Paul

  • Lien vers le commentaire MJ mardi, 09 septembre 2014 11:53 Posté par MJ

    Je continue de me "bagarrer "avec les classements à l'aide des colonnes :-) Ce sera surement l'objet de notre prochaine séance ! (Merci pour le compliment .)

  • Lien vers le commentaire watashi mardi, 09 septembre 2014 10:33 Posté par watashi

    En fait, les articles se placent automatiquement selon l'ordre de création (le dernier créé est placé en tête de liste). Je suis du même avis concernant la beauté du tableau.

  • Lien vers le commentaire sophie mercredi, 20 août 2014 17:35 Posté par sophie

    Je ne sais pas encore gérer l'ordre de publication des articles . Mais ça va venir :-)

  • Lien vers le commentaire émilie mercredi, 20 août 2014 15:23 Posté par émilie

    Quel beau tableau.
    Pourquoi le III apparaît sur le site avant le I et le II?

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