mardi, 09 septembre 2014 00:00

Resurrection

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dernier  grand  roman  de   Tolstoï : 1899

Littérature et cinema

Comparer un film et un livre d'une telle importance peut paraitre un exercice superflu et on s'attend aux remarques habituelles : difficile, impossible, ambitieux , réducteur ... etc. Mais si je gardais une mémoire relativement précise de l'oeuvre écrite , j'ai tout de suite été saisie et troublée par la beauté du film des Frères Taviani .
Avant donc d'oser une comparaison , j'ai éprouvé le besoin de relire le livre .
On peut avancer sans trop de risques de se tromper que la grande problématique dans l'oeuvre de Tolstoï c'est l'existence de l'individu et ses capacités de résistance à l'environnement déterminé par sa naissance, que les contraintes soient le fait de l'histoire (Guerre et Paix), de sa classe sociale(Anna Karénine ) ou de son sexe (Résurrection ) les trois thèmes étant bien sûr tous plus ou moins présents et entremêlés . Dans Résurrection , l'oeuvre ouvre sur une critique sociale acerbe visant particulièrement les institutions du régime tsariste en particulier le système pénitentiaire mais aussi la corruption de la plupart des institutions: justice ,armée, aristocratie civile et religieuse, exploitation de la classe paysanne maintenue dans l'illéttrisme, séquelles du servage bien qu'il ait été théoriquement aboli en 1861..., bref vaste critique de la société.
C'est donc avant tout un roman social , à l'époque jugé subversif avec de nombreuses coupures imposées par la censure en dépit du prestige mondial dont bénéficiait déjà l'écrivain en 1899 lors de la publication de son ouvrage.
La lucidité de Tolstoi , n'épargne pas dans son récit les autres couches sociales de la population russe de l'époque , les paysans dont il stigmatise l'apathie face aux mesures d'émancipation et à l'éducation , leur crédulité tournant à la superstition entretenue par le clergé , la cupidité des petits bourgeois, commerçants ,domestiques tous se livrant aux mesquineries et bas calculs d'intérêts sordides; mais ce réquisitoire général et pessimiste lui permet de mieux mettre en valeur les êtres d'exception , qui créent les instants privilégiés dans des élans de générosité , de dévouement, de solidarité qui illuminent ça et là notre médiocre condition humaine en nous faisant parfois rêver d'un paradis à portée de main (premières amours de Katioucha et Nekhlioudov)
La perversion nait de la société qui tord les caractères, brise les rêves et les meilleures intentions; la responsabilité est collective qui crée les conditions du vice et de la délinquance mais elle préfère punir celui qui chute plutôt que de s'attaquer aux causes du mal ...
Quelques personnages d'une grande beauté morale échappent à ce système dans une sorte de grâce exceptionnelle : le doux et pur réaliste Simonson. On pense au Prince Michkine de Dostoievski ou à son Aliocha des Karamazov,  mais plus souvent chez Tolstoi ce sont  des qualités qui coexistent chez le même individu, avec d'autres vices ou d'autres vertus, car, comme il déclare au début de son livre:

," Les hommes sont semblables aux rivières: toutes sont faites du même élément, mais elles sont tantôt étroites, tantôt rapides, tantôt larges ou paisibles, claires ou froides, troubles ou tièdes. Et les hommes sont ainsi. Chacun porte en soi le germe de toutes les qualités humaines et manifeste tantôt un côté de sa nature, tantôt l'autre, souvent même tout en conservant sa nature intime, il apparait tout différent de ce qu'il est."

Un autre thème


En choisissant pour fil de l'intrigue ce grand l'épisode amoureux, Tolstoi comme il l'avait déjà fait avec Anna Karénine, aborde le thème du féminisme en tant que catégorie opprimée et sacrifiée sur l'autel des conventions sociales. Anna vaincue par son statut social et ses conflits moraux qu'il engendre ne trouve d'issue que dans la mort ; dans un réalisme aussi douloureux sinon pire, la vie de Katioucha/Maslova est brisée par l'oppression du mythe machiste où les femmes sont légitimement convoitées, harcelées et forcément responsables et coupables.tolstoi resurrection  katioucha dans l'adaptation des frères Taviani

Comme pour Niekhlioudov de son roman en grande partie autobiographe , pour Tolstoi les injustices sociales , sexistes, politiques , sociétales ne sont pas une fatalité.
L'essentiel est dans une prise de conscience de "l'honnête homme" qui comme Niekhlioudov au tribunal se voit confronté à son passé , reconnait sa faute , accepte le remord jusqu'à la torture qui le déterminera à l'action en vue de la réparation .
Se pose alors les moyens d'y parvenir mais toute faute est-elle réparable?
C'est la grande question , non pas "que faire" , mais que faut-il faire ?
"Je l'épouserai" décide Nekhlioudov
La faute sociale devrait trouver réparation dans l'engagement politique ou civil: la reconstruction de la société par la réforme , le contrôle des institutions ?
Dans son livre Tolstoi interroge les multiples courants d'opposition qui ont secoué la Russie à la veille du XXème siècle C''est le principal sujet de la seconde partie de l'ouvrage où il descend avec son héros dans l'enfer des prisons , scrutant les condamnés de droit commun mais surtout polémiquant avec les idéologues , les révolutionnaires.

Finalement , incapable de soutenir les utopies aux actions trop brutales, Niekhlioudov. tout comme Tolstoi l'irréductible pacifiste , préfére la fuite , et cherchera le salut ailleurs dans une spiritualité anarchisante écartant l'idéalisme aux fatales dérives sanglantes .

Quant à la faute morale qu'illustre le comportement de Nekhlioudov envers Katioucha , celle-ci ne trouve réparation au mieux que dans le pardon La faute ne peut être effacée ce qui est passé est passé comme dit Maslova quand elle refuse le sacrifice de Nekhlioudov . Peut on parler alors de renaissance ou de résurrection ?
"Tout coule" mais rien ne ressemble à rien", répond Tolstoï au Grec Héraclite ..

Maintenant, comparer livre et film...?
Evidemment impossible de retracer toutes les demonstrations des thèses philosophiqes et économiques, de Spencer à Georges en passant par Thoreau mais j'admire la manière scrupuleuse dont les fréres Taviani ont suivi le roman de Tolstoi. On pourrait leur reprocher d'avoir donné trop de beauté à la misère de l'homme, les images sont splendides , les plans toujours évidemment esthétiques donnent des personnages une vision un peu trop idealisante , un peu trop policée, l'ironie de l'écrivain est absente . le film ne renonce jamais à la beauté. Les multiples personnages secondaires du livres sont rapidement ébauchés au profit de l'histoire de Katioucha et Niekhlioudov sur qui se concentre le film .mais la narration cinématographique des Frères Taviani est suffisamment expressive pour nous entrainer si le spectateur y consent , dans la réflexion philosophique, politique et sociale de Tolstoi., à condition me semble-t-il , d'avoir lu le livre avant de voir le film.

 (posté sur  Un sogno italiano  le 16.10.2011)

Lu 1090 fois Dernière modification le mardi, 09 septembre 2014 16:35
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