lundi, 10 février 2020 19:09

Les ailes rouges de la guerre

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Cathédale de Reims  , bombarement  de  septembre  1914 par  le dessinateur  Emile  Boussu Cathédale de Reims , bombarement de septembre 1914 par le dessinateur Emile Boussu

recueil de poèmes   de 1914 à1916(décès d'E.Verhaeren le 27 novembre  1916)
inspirés  par les souffrances de la première guerre  mondiale

Table des matières
- Le monde s’arme
- Au Reichstag
- Ceux de Liège
- Premiers aéroplanes
- La cathédrale de Reims
- Ma chambre
- Les exodes
- Mon âme
- La ferme Des Marais d’Or
- La patrie Aux Soldats Morts
- Guillaume II
- Notre Dame De Bonne Odeur
- France et Allemagne
- Ypres
- Les Zeppelins sur Paris
- Le Printemps de 1915
- A l’Arrière
- Soldats morts
- L’Âme paysanne
- Hôpitaux
- Les Usines de guerre
- A Raz de Terre
- Rupert Brooke
- Russie
- Un vieux soldat
- Un deuil
- L’Allemagne, Exterminatrice de Races
- L’Angleterre
- Hambourg
- Le Cri
- Un lambeau de Patrie
- Prière
- Au Peuple allemand
- Les Tombes

Wikisource propose la lecture de l'ensemble de ces poèmes

LA CATHÉDRALE DE REIMS

Qui parcourait l’espace d’or, dans la Champagne,
En ces midis d’automne où le pampre reluit
La regardait venir à lui
Comme une impérieuse et tranquille montagne.

Depuis le matin clair jusqu’au tomber du jour
Elle avançait et s’approchait
De celui qui marchait ;
Et sitôt qu’il sentait l’ombre des grandes tours
Qui barraient la contrée
Le gagner à leur tour,
Il entrait dans la pierre
Creusée immensément et pénétrée
Par mille ans de beauté et mille ans de prière.
Ô vieux temple français, gardé par tes cent rois,
Dont l’image apaisée illustre tes murailles,
Dis-moi quel chant de gloire ou quel cri de bataille,
Victorieusement, n’a retenti en toi !
Tu as connu Clovis, le Franc et sa compagne
Dont la main a guidé la main de saint Rémy
Et peut-être un écho sous ta voûte endormi,
Jadis, a entendu la voix de Charlemagne.

Temple, tu es sacré, de ton faîte à tes pieds ;
Au soir tombant, se joue à travers tes verrières
Comme un soleil infiniment multiplié ;
Sur tes grands murs, les ténèbres et les lumières —
Joie et deuil — font leur voyage silencieux.
Autour de tes piliers qui fusent jusqu’aux cieux,
Les petits cierges blancs, de leurs clartés pointues,
Illuminent le front penché de tes statues
Et dressent des buissons de flammes dans la nuit.
Une immense ferveur se dégage sans bruit
Des foules à genoux, qui contiennent leurs larmes,
Mais qui savent pourtant qu’au long du Rhin, là-bas,
— Canons, chevaux, drapeaux, soldats —
Rôde et se meut sans cesse un immense bruit d’armes.

Soudain la guerre est là qui monte et envahit.
Le tocsin sonne et sonne et Reims en retentit.
Les cieux sont sillonnés d’une foudre lointaine.
L’orage des canons tonne de plaine en plaine.
Un choc ; et le combat décide du pays.
Les bataillons teutons descendus vers Paris
Sont rejetés et poursuivis jusqu’en Champagne.
Or, puisqu’il fait accueil à tout homme lassé,
Le grand temple de gloire et d’amour traversé
S’en vient aussi vers eux du fond de la campagne.

Mais eux
Prenant ses rosaces pour cibles
Braquent vers lui leur feu terrible.
Il n’est sainte ni saint, il n’est Vierge ni Dieu,
Il n’est pignon, il n’est muraille,
Qu’ils n’atteignent des éclats noirs de leur mitraille.
Les tours, les grandes tours,
Et l’abside brillante et l’obscur baptistère
Sont cernés à leur tour,
D’une ceinture de tonnerres :
Partout le crime ordonne et prodigue la mort.

Alors,
Ce qui fut la splendeur des choses baptisées :
Ogives vers leur voûte immobile élancées,
Verrières d’ombre et d’or, transepts, piliers géants,
Orgues faisant un bruit d’orage et d’océan,
Cryptes dont les grands morts hantaient les labyrinthes,
Douces mains de la Vierge, et regards purs des saintes,
Tout, jusqu’aux bras du Christ, immense et pardonnant,
Est brusquement broyé sous le piétinement
Du plus rageur des sacrilèges.

Ô merveille tuée ! Ô beauté prise au piège !
Ô murs de la croyance atrocement fendus !
Ainsi qu’un rampement de rapides couleuvres,
Le feu mordait la chair divine des chefs-d’œuvre :
On entendait souffrir de beaux gestes tendus
— Depuis quel temps — vers la pitié et la justice.
De pauvres voix sortaient du marbre et du granit ;
Les ostensoirs d’argent par les papes bénis,
Les chandeliers, et les crosses, et les calices
Étaient mordus par les flammes et s’y tordaient ;
L’horreur était partout propagée et brandie ;
Les vieux saints du portail priaient dans l’incendie,
Mais leurs cris vers le ciel dans leur mort se perdaient.

Et maintenant avec ses pauvres bras brûlés
La cathédrale meurt sous les astres voilés.

Hélas ! où sont les plaines d’or de la Champagne
Et les mois de l’automne où le pampre reluit,
Quand on venait vers elle et le jour et la nuit
Comme vers une sainte et tranquille montagne ?

LES EXODES

Les pas qui s’en allaient jadis
Et du champ à la grange et de l’étable au puits,
Les pas qui s’en allaient par la sente sauvage,
Le dimanche matin, à la messe, au village,
Fuient aujourd’hui
De route en route, à l’infini.

Une à une, les fermes brûlent
Sur les plaines, au crépuscule ;
On croirait voir, là-bas, de larges fumiers noirs
Qui fument dans le soir,
Avec un brusque éclat de feu tout à coup rouge.
La flamme passe et court des fermes jusqu’aux bouges
Et mord déjà l’église et le vitrail ardent
Où Jésus accueillait, dites, depuis quels temps
L’hommage
Des jaunes chameliers et des pourpres rois mages.

De toutes parts
Les gens partent vers les hasards :
Il en est qui s’en vont poussant sur leur charrette
Le lit, le matelas, le banc, la chaufferette,
Et la cage déserte où mourut le pinson ;
D’autres chargent leur dos de vieilles salaisons
Qu’un voile épais et gris défend contre les mouches.
J’en ai vu qui tenaient une fleur à la bouche
Et qui pleuraient, sans rien se dire, atrocement.
Des vieux passent, serrant leur deuil et leur tourment,
Et les mères sont là, pauvres, mornes, livides,
Laissant mordre l’enfant à leur poitrine vide.

D’abord c’est derrière eux,
Que la flamme grandit et saute et tangue et houle :
Son oblique lueur atteint et suit la foule
Qu’on croit voir osciller et marcher dans du feu ;
Les crêtes des pignons croulent dans les fumées,
Les meules aux flancs d’or sont partout allumées,
Le bois flambe à l’orée et crépite et se tord
Et le proche horizon est ligné d’arbres morts.

Les gens qui vont et fuient
Poussent devant leurs pas et leur porc et leur truie,
Et leur chèvre et leur vache au corps lourd et ballant ;
Parfois les suit encore un long troupeau bêlant
Dont la plainte s’enfonce immensément dans l’ombre.
Des chevaux harassés traînent des chars sans nombre
Et les bêtes et les hommes ainsi s’en vont
Vers l’affreuse détresse et le malheur profond,
Se rapprochant et se parlant comme naguère,
Avec des mots qu’entend la terre
Depuis toujours.

Et tout à coup, voici les tours,
Les grandes tours qui s’éclairent de bourgs en bourgs
Et qui tendent jusqu’à la mer la tragédie
Haletante de l’incendie.

La plaine et la forêt s’illuminent au loin.
Mares, fleuves, étangs et lacs sont les témoins
De la terreur qui dans les eaux se réverbère ;
Les étoiles là-haut regardent sur la terre
De rougeoyants brasiers écheveler la nuit.
Tout est silence ou tout est bruit,
Tout est surprise et peur ; tout se plaint et frissonne ;
Et dans les clochers noirs les derniers tocsins sonnent.

Et les foules s’en vont toujours
Et las de leur cœur triste et las de leurs pas lourds,
N’ayant plus sous le front que la seule pensée
D’avancer tout au long des routes défoncées
Par le passage brusque et volant des canons.
Une ville parfois et ses larges maisons
Et ses gares de fer accueillent leurs détresses ;
En des fourgons partants quelques femmes se pressent,
Tandis qu’avec leurs fils, d’autres, obstinément,
— Dites vers quelle horreur, ou vers quel dénuement ? —
Continuent à marcher, tragiques et muettes.

Le feu bondit et rebondit partout :
Ses flammes violettes
Devancent, à cette heure ardente, les remous
De ces foules qui vont et vont, Dieu sait vers où.

Car cette fois, c’est devant eux, que l’incendie
Propage et sa terreur et sa rage brandies ;
Le ciel est angoissé par l’immense lueur
Qui monte et perce et fouille et mord ses profondeurs.
Soudain le brusque autan s’étend de plaine en plaine,
Il ronfle et siffle et crie et part sans perdre haleine
Rallumer sous leur cendre et la flamme et le feu.
Le pays tout entier s’épouvante de Dieu
Si bien que tous croient voir planer dans l’étendue
Comme une fin de monde aux grands vents suspendue.

Et las de leur cœur triste et las de leurs pas lourds,
Longues et fatales comme des houles
Les foules
Passent toujours.

HÔPITAUX

I

Ô femmes dont les mains sont belles,
Vous dédiez, par charité,
Leur sûre et tranquille bonté
Au soin quotidien des blessures mortelles.

Ceux dont les traits se sont pâlis
Sous la souffrance coutumière
Les voient agir dans la lumière,
Quand vous venez, au soir tombant, garder leurs lits.

Leur âme en devient résignée,
Si douce en est la vision,
Lorsque vous frôle un lent rayon
Au long des murs où les couches sont alignées.

Le médicament fade et froid
Et même la tasse où se fanent
Les quatre fleurs d’une tisane
Se dore à la clarté qu’y rassemblent vos doigts.

Tout s’embellit et se rehausse ;
Et néanmoins la mort est là
Qui rôde et regarde déjà
À travers les carreaux vers le terrain des fosses.

Ô le tragique et lumineux hôpital blanc
Assis en des jardins dont les rosiers dolents
Confient aux vents qui passent
Les parfums délicats de leurs floraisons lasses,
En quelle heure d’émoi, de crainte et de menace
Vous ai-je visité avec mon cœur tremblant ?

II

 

Les dalles des couloirs luisaient comme à l’église ;
Un ordre immaculé s’établissait partout ;
Les angles dessinaient leur netteté précise,
Et les murs s’allongeaient et s’enfuyaient jusqu’où ?

Des malades traînaient aux bancs des réfectoires,
Puis en gagnaient le seuil et causaient sous l’auvent ;
Des linges longs étaient plies en des armoires,
Gardant l’odeur encor des prés et des grands vents.

Un Christ aux larges bras, un grand Christ d’espérance
Semblait sortir de l’ombre et planer sur les maux ;
Dans un coin se carraient les tables de souffrance
Et des instruments clairs brillaient sur des plateaux.

Le soleil éveillait ses prismes en des verres ;
Les scalpels attendaient rangés et acérés ;
De tristes corps passaient prostrés sur des civières,
Avec leurs pauvres yeux souffrants et chavirés.

Dans les salles où l’on mourait, des fleurs fragiles
Vers les derniers regards des blessés se tendaient,
À l’heure où s’entouraient de paravents mobiles
Les râles précurseurs que la mort entendait.

III

 

Ô sainte vision des misères humaines,
Avec quelle angoissante et pathétique ardeur
Comme on étend les plis retombants d’un suaire
Je vous ai descendue à l’entour de mon cœur !

Je vis en votre deuil et je désire y vivre
Pour mieux aimer tous ceux qui sont plus hauts que moi
Par le courage intense et clair qui les enivre
Et par la fin sublime à laquelle ils ont droit.

Qu’ils succombent là-bas sur des champs de bataille,
Ou bien, un soir, sur des lits d’hôpitaux,
Leur grandeur est pareille et la France leur taille
Un semblable linceul en de mêmes drapeaux.

Et puis les endort tous en sa terre éternelle
Et, pour qu’ils soient gardés et les nuits et les jours,
Elle appelle sa sœur, la Gloire, à son secours,
La Gloire ardente, et dont, aussi, les mains sont belles

 

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