vendredi, 25 janvier 2013 17:01

Le vierge et le vivace par Paul Bénichou

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Le vierge , le vivace et le bel aujourd'hui ...
Analyse de Paul Bénichou , extraite de "Selon Mallarmé"

aux éditions Gallimard Bibliothèque des Idées .

Sonnet le Cygne de Stéphane MALLARME

Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui
Va-t-il nous déchirer avec un coup d'aile ivre
Ce lac dur oublié que hante sous le givre
Le transparent glacier des vols qui n'ont pas fui !

Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique mais qui sans espoir se délivre
Pour n'avoir pas chanté la région où vivre
Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui.

Tout son col secouera cette blanche agonie
Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,
Mais non l'horreur du sol où le plumage est pris.

Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,
Il s'immobilise au songe froid de mépris
Que vêt parmi l'exil inutile le Cygne.

...

On peut considérer qu'il est vain de vouloir expliquer la poésie ; mais quand une analyse est d'une telle qualité il me semble qu'elle ne peut être qu'enrichissante.

On discute sur la date de composition de ce sonnet très fameux. Comme il représente le drame de l'Idéal dans sa version tragique, surtout propre aux années de crise que Mallarmé traversa pendant la composition d'Hérodiade, et comme quelques thèmes d'Hérodiade y reparaissent (notamment une certaine horreur du gel), on s'est demandé s'il ne datait pas des environs de 1870 plutôt que du temps de sa première publication. Mais nous n'avons aucune version du Cygne antérieure à celle de 1885 ni différente d'elle. S'il remonte à 1870 ou au-delà, il inaugure, dans l'œuvre de Mallarmé, la série des grands sonnets d'alexandrins, de type français par la distribution des rimes et par la division des six derniers vers en deux tercets de diction séparée. S'il date de 1885, il se situe dans la période de plus forte production des sonnets de cette série (1). La triple épithète du premier vers, très hugolienne, est très étrangère à la maturité mallarméenne. En revanche, la gravité sereine du ton et l'objectivité stricte d'une représentation symbolique dont le sens n'est pas dit plaident plutôt pour 1885 que pour 1870. Renonçons donc à connaître l'histoire du Cygne et tenons-le pour un témoin de la pensée constante de Mallarmé touchant la relation du Poète avec l'Idéal.

Le sens général du sonnet n'est pas douteux. Un cygne pris depuis longtemps dans la glace d'un lac reprend conscience de lui-même et fait un vain effort pour se délivrer, puis prend stoïquement et dédaigneusement parti de son "exil" .Aucune indication n'apparaît dans le texte du sonnet, qui oblige à interpréter symboliquement le drame dont ce cygne est le héros. Mais le vol entravé, l'élan, la rechute et la résignation méprisante sont, pour qui connaît Mallarmé, d'évidentes figures de la condition du Poète. Il y a donc bien ici symbole, rapprochement métaphorique de deux entités différentes, Cygne et Poète.
La tradition du symbole littéraire comparait les deux termes en deux discours successifs, dont le second dévoilait la signification du premier. Mallarmé avait, au début des années 1860, usé de cette forme traditionnelle dans Le Sonneur et Les Fenêtres; puis il y répugna, et choisit, comme on a vu, des symboles dontles deux termes fussent si naturellement suggestifs l'un de l'autre, qu'il pût remplacer les deux discours par un seul ; il y entremêlait figurant et figuré, faisant prévaloir l'évidencede leur similitude sur tout projet de comparaisonrhétorique : ainsi azuret idéal dans L'Azur, pitre et poètedans Le Pitre châtié, nouveau-néet poème nouvellement éclos dans Don du poème, chambre vide et néant dans le « Sonnet en –x » . Cette façon d'esquiver le double discours comparatif est un des moyensdont Mallarmé use pour n'être pas trop clair, la pensée qui est, malgré tout, l'âme du symbole n'étant qu'à demi dite. Quand les deux pôles du symbole sont, par nature, trop différents pour permettre l'équivoque, il adopte une solution plus radicale : il ne parlera que du figurant, le Cygne; le figuré, le Poète, restera innommé, reconnaissable seulement à quelque qualification insolite où l'homme efface l'oiseau. Le Cygne est le premier cas, dans la poésie de Mallarmé, d'un symbole ainsi traité. Un exemple plus frappant de la même technique va apparaître en 1887, quand Mallarmé, dans « Surgi de la croupe et du bond », fera d'un vase sans fleur le symbole d'une communication impossible entre les esprits, quoiqu'il ne soit dit mot d'autre chose que du seul vase.

On peut distinguer deux mouvements dans ce sonnet : le premier, qui occupe les onze premiers vers (quatrains et premier tercet),
raconte un drame; le second, dans le tercet final, proclame un mépris. Le récit du drame enlace avec une souplesse musicale l'aventure physique du cygne, seule dite, et sa signification implicite en tant que symbole. Suivons la première filière, celle de l'oiseau. Dans le premier quatrain, il n'est pas nommé, mais seulement suggéré par le coup d'aile ivre qui doit déchirer, la glace d'un lac, laquelle n'est pas nommée non plus, mais évoquée seulement par l'épithète dur, accolée au lac. Les vols qui n'ont pas fui suggèrent de même un oiseau prisonnier de cette glace; ces vols sans essor sont devenus eux-mêmes un transparent glacier qui hante le lac gelé et se confond avec lui. On peut admirer la façon dont cette suite d'allusions et d'images aboutit à la stupéfiante beauté du vers 4. Le second quatrain nomme enfin le cygne, et évoque conjointement son élan et son impuissance. Le présent du verbe se délivre semble dire une délivrance effective, mais sans espoir la nie d'avance : nous vivons l'instant où l'éclair illusoire de la délivrance n'annule pas la certitude de l'échec. Au premier vers du tercet suivant le cygne est, pour la première fois, physiquement décrit : il a la tête et le cou libres et peut les secouer, mais sans échapper à la blanche agonie qui l'environne, car le plumage des ailes est pris, et le maintient au sol.

À ce récit tout objectif sont liées constamment les harmoniques spirituelles, qui dépassent la condition de l'oiseau. Tout d'abord, dès le nous du premier vers, une émotion sympathique, qui parcourt tout le texte, semble associer au sort du cygne celui de l'auteur et de ses lecteurs. Mais surtout l'aventure même de l'oiseau est traitée à plus d'un égard dans une perspective humaine. Ainsi, dans les quatrains, l'amnésie prêtée au cygne comme un autre aspect de son immobilisation, et figurée déjà au vers 3 par l'épithète du lac, oublié, trahit un démêlé avec le temps où nous reconnaissons la forme que prend souvent chez Mallarmé le sentiment de l'impuissance poétique : emprise du passé, désir « ivre » de s'évader dans un aujourd'hui vierge et vivace. Cet aujourd'hui est nommé avant le cygne dans le sonnet, et c'est, significativement, à lui qu'est prêté d'abord le coup d'aile attendu. Le superbe début du second quatrain,

Un cygne d'autrefois se souvient que c'est lui
Magnifique,.......................................................

apparaît chargé de sens humain. Aux vers 7 et 8, l'infortune du cygne est donnée pour la conséquence d'une faute : à l'arrivée de l'hiver, il n'a pas chanté (2) la région où vivre ; ce manque de foi ou d'élan lui a valu sa prison hivernale. Il s'agit donc d'une migration manquée, qui l'a mis à la merci du gel (3). Cette affabulation, qui implique une culpabilité, a pour héros un homme et non un oiseau : de fait, tous les éléments figuratifs de l'exil mallarméen sont réunis dans le dernier vers du quatrain,

Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui

hiver, ciel resplendissant, stérilité, ennui. La plainte sur l'oiseau gelé dit le poète maudit et impuissant; le Midi rêvé de l'oiseau migrateur est l'Idéal inaccessible à l'homme et au poète; l'horreur du sol figure l'horrible emprise du Réel. Il n'est pas rare que l'Ennui baudelairien fasse son mea culpa, et Mallarmé a suivi, semble-t-il, cet exemple dans Le Sonneur de 1862 et 1866, mais il n'est pas question ici de péché au sens chrétien ; Mallarmé soupçonne que la torture de l'idéal est autant une volonté de désespoir qu'une destinée, et que celui qui souffre de ce mal ne fait qu'un avec lui et ne souhaite pas vraiment s'en délivrer. Le symbolisme humain du cygne n'apparaît pas moins dans le premier tercet que dans les quatrains, l'agonie de l'oiseau y est supposée

Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie,

et l'on pourrait interpréter ce conflit du cygne avec l'espace comme impliqué dans la condition de toute créature volante : l'oiseau nie par son vol un espace qui se voudrait inviolable, et qui le punit en se faisant pour lui prison. Mais on ne peut oublier que l'infranchissable espace est, dans le romantisme pessimiste, une des figures de l'Idéal mortifiant, ainsi que l'atteste le choix fréquent d'Icare comme héros. L'Idéal a l'espace inson­dable pour symbole quand il tient le poète à distance, l'accule au blasphème et l'en punit lui aussi, par l'impuissance poétique. Et son arme symbolique est la pesanteur, image de la Réalité tyrannique : ici l'horreur du sol, dont la mention suit aussitôt celle de l'espace punisseur.

L'échec consommé donne lieu à un retournement de position chez le héros, que proclame le dernier tercet. Le frisson de l'espérance s'est évanoui ; le Cygne ou le Poète sont rentrés dans leur permanente infortune. Mais le songe froid de mépris et l'exil inutile concernent surtout le poète : c'est lui qui méprise ce qui le condamne, c'est pour lui que l'inutilité peut être une gloire. Le mépris écarte le soupçon de dépit qui s'attache à tout parti pris de solitude; l'inutilité est, dans le romantisme misanthropique, la couronne provocante du Poète et de l'Artiste. Tel est le sens global, évident, de ce dernier tercet, dont l'élucidation littérale pose plus d'une question. Le premier vers,

Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne,

est tout entier une apposition anticipée au sujet il (le cygne ou le poète) de la proposition principale qui occupe le second vers. Le héros du sonnet n'est appelé « fantôme » que par hyperbole : ce mot désigne ici une sorte d'absence en vie, un minimum d'être, destination idéale du poète, que toute existence pesante déshonorerait. La relative, qui dépend immédiatement de ce mot, est fortement ambiguë dans l'emploi du possessif «son» («son éclat »), qui peut renvoyer à « fantôme » ou à « lieu »; on peut comprendre soit que le pur éclat du fantôme l'assigne à ce lieu (c'est-à-dire, pour le poète, que sa nature à la fois fantomatique et lumineuse l'assigne à cette glace transparente comme habitant prédestiné, soit que le pur éclat de ce lieu l'assigne comme résidence au fantôme. On choisira la lecture qu'on voudra : elles ont pratiquement la même signification, impliquant toutes deux la parfaite convenance du " fantôme » et du « lieu », d'accord avec la hautaine acceptation du Cygne-Poète (4). La proposition relative du dernier vers représente le songe froid de mépris, où le héros s'immobilise, comme un vêtement dont s'enveloppe, dans une attitude définitive, le Cygne, nommé finalement, avec sa majuscule, comme la glorieuse figure du Poète. On a souvent commenté la versification particulière de ce sonnet, où la dernière voyelle tonique de chaque vers (12e syllabe de l'alexandrin) est toujours
un i. Les sept rimes différentes du sonnet, distribuées selon la formule régulière, et partagées en masculines et féminines, relèvent toutes de cette voyelle commune. Je ne sais absolument pas quelle vertu attribuer — affective ou autre — au i parmi les voyelles. Simplement, le i français est aigu et bref dans les finales dites masculines, un peu moins aigu et plus long dans les prétendues féminines. Il en résulte dans ce sonnet une certaine monotonie, par le retour du même son i aux fins de vers, mais variée légèrement par l'alternance des i plus longs et plus brefs (longs dans huit vers, bref dans six). On remarquera aussi, dans l'intérieur des vers, plus d'une demi-douzaine de i (accentués plus ou moins) à des fins de mots (5).

1. Les deux sonnets de ce type les plus anciens sont Le Tombeau d'Edgar Poe (1876) et « Sur les bois oubliés... » (1877) ; huit autres sont du même type entre 1883 et 1887; puis trois autres, entre 1893 et 1898. Les sonnets écrits en alexandrins avant cette période (sept, de 1862 à 1871) sont tous de disposition « irrégulière »; de même ceux de l'adolescence (voir BM, pp. 76-80).

2. Il ne faut pas penser ici au fameux " chant du cygne" au moment de sa mort, qui est une légende; et il ne s'agit pas ici de mort, mais de migration, Les cygnes, d'ailleurs, ne chantent pas, et le cri de leurs diverses espèces est généralement peu apprécié.

3. Les cygnes de nos lacs n'émigrent pas, mais la migration est de règle dans des espèces sauvages et Mallarmé le savait sans doute.

4. Si Mallarmé avait écrit cette phrase selon l'ordre usuel des mots, à savoir : " fantôme que son pur éclat assigne à ce lieu", la première lecture serait seule possible; par l'inversion qui a permis ce très beau vers, il a créé l'ambiguïté du sens, « fantôme » et « lieu » pouvant être affectes l'un et l'autre d'un « pur éclat ». On peut éclairer la discussion en imaginant deux phrases construites dans l'ordre du vers de Mallarmé, mais chacune dans un texte qui impose une lecture à l'exclusion de l'autre. Ainsi : " Voyageur qu'à ce lieu ses souvenirs ramènent ", et ; « Voyageur qu'à ce lieu ses beaux sites ramènent » (puisse-t-on me pardonner mes alexandrins! grammaticalement, le premier est tout de même plus plausible que le second).

5. Versification : il n'y a guère d'autre particularité que celle des rimes dans ce sonnet pathétique, plus qu'aux trois quarts régulier par le rythme : les vers 6 et 14 sont de ceux qui relèguent à l'arrière-plan la césure médiane; seul l'avant-dernier est exclusivement ternaire, et de formule peu usitée.

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