vendredi, 25 janvier 2013 00:00

Leopardi: canti XII et XXIII Chant nocturne.. et l'infinito

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Oeuvre poétique : chants  XII et XXIII
Chant  XII l'infinito (bilingue)

XXIII

Chant nocturne d'un berger errant de l'Asie

traduction française par Michel Orcel

Que fais-tu Lune au ciel ? Dis-moi que fais-tu,

Lune emplie de silence ?

Tu te lèves le soir et vas

Contemplant les déserts, puis te perds.

N'es-tu pas lasse encore

De courir les chemins éternels

N'es-tu pas assouvie, peux tu rêver toujours

De revoir ces vallées ?

Elles ressemblent à ta vie

Les années du berger.

Il se lève aux premières blancheurs,

Pousse au loin le troupeau par les champs,

Et voit troupeaux, sources, prairies,

Puis las, il se repose vers le soir.

Il n'est rien qu'il espère jamais.

Dis-moi Lune : à quoi sert

Au berger sa propre vie.

Et votre vie à vous ? Dis-moi : où tendent

Mon errance éphémère,

Ton parcours immortel ?

 

Vieillard fragile et blanc,

Vêtu à peine, les pieds nus,

Le dos chargé d'un lourd fardeau,

Par les monts, les vallées,

Dans les rochers coupants, les sables, les buissons,

Sous le vent, la tempête, lorsque s'enflamme

l'heure et puis qu'elle se glace,

Il court, halète et court,

Passe torrents, marais,

Tombe, et se relève, et plus en plus se presse,

Sans pose , sans repos,

Ensanglanté, meurtri, jusqu'à venir

Là où sa route

Et sa longue fatigue le menaient :

Abîme horrible, immense,

Où tombant, il perd mémoire du Tout

Lune sans tache, telle

Est la vie du mortel.

 

L'homme nait à grand mal;

Pour lui naître c'est risquer de mourir.

Ce qu'il éprouve d'abord,

C'est la peine et le tourment ; et dès son premier jour,

Et sa mère et son père

Se prennent à le consoler de sa naissance.

Et puis, comme il grandit,

L'un et l'autre le soutiennent, et toujours,

Par des gestes et des mots,

S'efforcent de lui donner du coeur,

De le réconforter d'être homme.

Plus douce charge,

Les parents n'en ont pas envers leur fils.

Mais pourquoi donner au jour,

Pourquoi tenir en vie

Celui qu'il faut consoler d'elle ?

Si la vie est malheur

Pourquoi en porter la douleur ?

Intacte Lune, telle

Est la vie des mortels.

Mais tu n'es pas mortelle.

Et sans doute mes mots ne t'importent.

 

Et toi , solette , éternelle passante,

Si pensive, peut-être comprends-tu

Ce qu'est ce vivre

Terrestre, notre passion, notre soupir, ce qu'est

Notre mourir, cette ultime

Pâleur de l'apparence,

Et de périr à la terre et de quitter

Les familières, les aimantes présences.

Toi certes tu entends

Le sens des choses et vois le fruit

De l'aurore, du soir,

De l'aller infini et silencieux du temps.

Toi, c'est sûr, tu sais à quel amour

Rit le printemps,

A qui plait la chaleur, ce que poursuit

l'hiver avec ses glaces.

Tu connais mille choses, tu en vois mille

Qui sont cachées a modeste berger.

Souvent, quand je te vois

Rester muette ainsi sur la plaine déserte

Qui dans son cours lointain touche au ciel,

Ou bien, avec mes bêtes

Me suivre, voyageant pas à pas,

Et quand au ciel je vois que brûlent les étoiles,

Je dis, pensant en moi :

Mais pourquoi tant de flammes ?

Que fait l'air infini, l'infini

Ciel profond ? que veut dire l'immense

Solitude ? et moi, qui suis-je ?

Ainsi je parle en moi et de cette demeure

Superbe et sans mesure,

Et du peuple sans nombre,

Et de tant de labeurs, de mouvements

Des choses célestes, et des choses terrestres,

Qui roulent sans repos

Pour retourner toujours d'où elles sont venues,

Aucun but, aucun fruit

Je ne puis deviner ; mais toi, c'est sûr,

Jeune fille immortelle, tu connais le Tout.

Moi, je connais et je sens

Que des cercles éternels,

Que de mon être fragile,

D'autres, peut-être recevront quelque bien

Ou plaisir. Pour moi la vie est mal.

 

O mon troupeau qui reposes, ô bienheureux

Qui ne sait pas , je crois, ta misère,

Quelle envie je te porte !

Non seulement d'aller

Presque libre de peine,

Car privations, angoisses et maux,

Tu les oublies aussitôt,

Mais surtout de n'éprouver jamais l'ennui.

Quand tu reposes à l'ombre, sur les herbes,

Tu es paisible et content ;

Et tu consumes ainsi

Sans dégoûts de longs jours de l'année..

Mais moi, quand je m'étends à l'ombre, sur les herbes,

Un ennui vient m'encombrer

L'esprit, comme une pointe me brûle,

Si bien que, reposant, je ne puis davantage

Trouver demeure ou paix.

Pourtant de rien je n'ai désir,

Ni jusqu'ici de raison de pleurer.

Ce que tu aimes, le peu dont tu jouis,

Je ne le sais, mais tu es bienheureux.

Moi, je ne jouis guère,

O mon troupeau, mais ce n'est pas ma seule plainte.

Si tu savais parler, je te dirais :

Dis-moi pourquoi, gisant

Au repos, sans contraintes,

Tout animal s'apaise,

Quand moi, si je m'étends au calme, l'ennui me prend ?

 

Si j'avais l'aile peut-être

Pour voler au-dessus des nuages,

Et compter une à une les étoiles,

Ou pour errer comme l'orage de cime en cime,

Je serais plus heureux, mon doux troupeau,

Plus heureux, blanche Lune.

Ou peut-être, en contemplant

Le sort des autres, se fourvoie-telle, ma pensée :

Peut-être, en toute forme, en tout être,

Dans le terrier ou le berceau,

Jour funèbre est pour qui naît le jour natal.

leopard Pastel illustrant l'homme face  à  l'infin

Canto XII

                      L'infinito                                 L'infini
Sempre caro mi fu quest'ermo colle,
E questa siepe, che da tanta parte
Dell'ultimo orizzonte il guardo esclude.
Ma sedendo e mirando , interminati
Spazi di là da quella, e sovrumani
Silenzi, e profondissima quiete
Io nel pensier mi fingo ; ove per poco
Il cor non si spaura. E come il vento
Odo stormir a queste piante, io quello
Infinito silenzio a questa voce
Vo comparando : e mi sovvien l'eterno,
E le morte stagioni, e la presente
E viva, e il suon di lei. Cosi tra questa
Immensità s'annega il pensier moi :
E il naufragar m'è dolce in questo mare.
Toujours tendre me fut ce solitaire mont,
Et cette haie qui , de tout bord ou presque,
Dérobe aux yeux, le lointain horizon.
Mais couché là , et regardant, des espaces
Sans limites au-delà d'elle, de surhumains
Silences, un calme on ne peut plus profond
Je forme en mon esprit, où peu s'en faut
Que le cœur ne défaille. Et comme j'ois le vent
Bruire parmi les feuilles, cet
Infini silence-là et cette voix,
Je les compare : et l'éternel, il me souvient,
Et les mortes saisons, et la présente
Et vive, et son chant.
Ainsi par cette immensité ma pensée s'engloutit :
Et dans ces eaux il m'est doux de sombrer .



Lu 944 fois Dernière modification le mercredi, 10 septembre 2014 12:53
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