samedi, 03 janvier 2015 00:00

Georges Rodenbach

Évaluer cet élément
(0 Votes)

rodenbach1855-1898
poète symboliste belge

Mort  la même  année que son  grand ami  Mallarmé, ayant  été le  condisciple de   Verhaeren  à  Gand, ce poète belge vécut  à  Paris, d'où  il  évoqua en prose et  en  vers,  les grandes villesde  son  pays  natal. Son roman  Bruges-la morte(1892) demeure un des grands livre  du  symbolisme. Sa  pésie , d'après  Anatole   France, peint "l'âme  des choses" . Il est aussi  l'auteur de  contes et  de  nouvelles. Ses principaux recueils  sont: Le  règne du silence et les vies encloses.

(Anthologie de  la poésie  symboliste  et   décadente )

Vieux quais


Il est une heure exquise à l'approche des soirs,
Quand le ciel est empli de processions roses
Qui s'en vont effeuillant des âmes et des roses
Et balançant dans l'air des parfums d'encensoirs.

Alors tout s'avivant sous les lueurs décrues
Du couchant dont s'éteint peu à peu la rougeur,
Un charme se révèle aux yeux las du songeur :
Le charme des vieux murs au fond des vieilles rues.

Façades en relief, vitraux coloriés,
Bandes d'Amours captifs dans le deuil des cartouches,
Femmes dont la poussière a défleuri les bouches,
Fleurs de pierre égayant les murs historiés.

Le gothique noirci des pignons se décalque
En escaliers de crêpe au fil dormant de l'eau,
Et la lune se lève au milieu d'un halo
Comme une lampe d'or sur un grand catafalque.

Oh ! les vieux quais dormants dans le soir solennel,
Sentant passer soudain sur leurs faces de pierre
Les baisers et l'adieu glacé de la rivière
Qui s'en va tout là-bas sous les ponts en tunnel.

Oh !les canaux bleuis à l'heure où l'on allume
Les lanternes, canaux regardés des amants
Qui devant l'eau qui passe échangent des serments
En entendant gémir des cloches dans la brume.

Tout agonise et tout se tait : on n'entend plus
Qu'un très mélancolique air de flûte qui pleure,
Seul, dans quelque invisible et noirâtre demeure
Où le joueur s'accoude aux châssis vermoulus !

Et l'on devine au loin le musicien sombre,
Pauvre, morne, qui joue au bord croulant des toits ;
La tristesse du soir a passé dans ses doigts,
Et dans sa flûte à trous il fait chanter de l'ombre.

 

 moreau villa borghese

Gustave Moreau : Villa Borghèse, aquarelle

Seul

Vivre comme en exil, vivre sans voir personne
Dans l'immense abandon d'une ville qui meurt,
Où jamais l'on entend que la vague rumeur
D'un orgue qui sanglote ou du Beffroi qui sonne.

Se sentir éloigné des âmes , des cerveaux
Et de tout ce qui porte au front un diadème;
Et , sans rien éclairer, se consumer soi-même
Tel qu'une lampe vaine au fond de noirs caveaux.

Etre comme un vaisseau qui rêvait d'un voyage
Triomphal et joyeux vers le rouge équateur
Et qui se heurte à des banquises de froideur
Et se sent naufrager sans laisser un sillage.

Oh! vivre ainsi ! Tout seul, tout seul ! Voir se flétrir
La blanche floraison de son Âme divine,
Et seul, seul , Toujours seul, se regarder mourir !

(La jeunesse blanche)

 

cezanne la pendule noire

Cézanne : La pendule noire

Dimanche : un pâle ennui d'âme, un désoeuvrement

 

Dimanche : un pâle ennui d'âme, un désoeuvrement
De doigts inoccupés tapotant sourdement
Les vitres, comme pour savoir leur peine occulte ;
- Ah ! Ce gémissement du verre qu'on ausculte ! -

Dimanche : l'air à soi-même dans la maison
D'un veuf qui ne veut pas aider sa guérison
Quand les bruits du dehors se ouatent de silence.
Dimanche : impression d'être en exil ce jour,

Long jour que le chagrin des cloches influence,
Et sans cesse ce long dimanche est de retour !
Ah ! Le triste bouquet des heures du dimanche ;
C'est un triste bouquet de fleurs qui lentement

Meurt dans un verre d'eau sur une nappe blanche...
M'en sauver, le pourrai-je ? Et l'éviter, comment ?
Ce jour de demi-deuil aux couleurs trop calmées
Où mon coeur otieux s'en va dans les fumées.

J'en ai l'obsession, j'en ai peur, j'en ai froid
Du spleen hebdomadaire où ce jour me ramène :
Tandis que je me leurre au long de la semaine,
Flux et reflux de jours qui s'accroît et décroît,

Dont l'écume est un peu de vanité qui chante,
Voici que le repos dominical me hante
Et déjà m'apparaît comme un repos amer,

Repos nu d'une grève au départ de la mer,
Grève morte du long dimanche infinissable
Qui coagule au loin ses silences de sable...



 

Lu 854 fois Dernière modification le vendredi, 23 janvier 2015 12:25
Plus dans cette catégorie : « Henri de Régnier Guérin Charles »

Laissez un commentaire

Assurez-vous d'indiquer les informations obligatoires (*).
Le code HTML n'est pas autorisé.