Extrait de la note de Fernando Pessoa :
« l’utilisation de la sensibilité par l’intelligence se fait de trois façons :
-Le procédé classique qui consiste à éliminer de la sensation ou de l’émotion tout ce qui s’y trouve de véritablement individuel, en n’extrayant et n’exposant que ce qui s’y trouve d’universel .
-Le procédé romantique qui consiste à rendre la sensation individuelle, si nettement ou si vivacement, qu’elle en est acceptée, non comme une chose intelligible, mais comme une chose sensible, par le lecteur, le visionneur ou l’auditeur.
Un troisième procédé, qui consiste à donner à chaque émotion ou sensation un prolongement métaphysique ou rationnel, en sorte que ce qui en elle, telle qu’elle se produit, est susceptible d’être intelligible obtienne de l’intelligibilité grâce au prolongement explicatif.
Supposons que j’aie une aversion intime pour la couleur verte, et que je veuille transformer cette aversion, qui est une sensation, en expression artistique.
Avec le procédé classique je procéderai de la façon suivante : 1)je m’aviserai que l’aversion pour la couleur verte est purement individuelle, et que par conséquent, je ne peux pas la transmettre à autrui telle qu’elle est . 2) j’en déduirai que tout comme j’ai de l’aversion pour la couleur verte, d’autres aurons de l’aversion pour d’autres couleurs ; 3)je traduirai mon aversion pour le vert en aversion pour »une certaine couleur », et chacun des lecteurs possibles verra dans l’aversion ainsi traduite, la couleur pour laquelle il a de l’aversion.
Avec le procédé romantique, je chercherai à mettre tellement d’horreur dans les phrases avec lesquelles j’exprime mon horreur du vert que le lecteur restera prisonnier de l’explication de l’horreur, oubliant précisément sur quoi elle a ses fondements. On voit donc que le procédé romantique consiste en un traitement intensif des éléments expressifs, au détriment des éléments fondamentaux, de la sensation.
Avec le troisième procédé , j’exposerai nettement mon aversion pour le vert, et j’ajouterai par exemple : »(C’est la couleur des choses nettement vivantes qui doivent si vite mourir ».Le lecteur , bien qu’il ne collabore pas avec moi dans mon aversion pour le vert, comprendra qu’on hait le vert pour cette raison-là.
Avec le procédé classique est sacrifié ce qui est le plus nôtre dans la sensation ou l’émotion , au profit de sa compréhension . Toutefois ce que nous en rendons compréhensible est un résultat intellectuel d’elle même. D’où vient que la poésie classique est intelligible à toutes les époques , bien qu’étant à toutes les époques froide et distante .
Dans mon fantôme Alberto Caeiro, je me sers instinctivement du troisième procédé indiqué ici. Bien qu’elle semble spontanée , chaque sensation est expliquée, même si pour feindre une personnalité humaine, l’explication est voilée dans la plupart des cas . »
Procédé classique
" Il est une couleur qui me poursuit et que je hais,
Il est une couleur qui s'insinue loin dans ma peur.
Pourquoi donc les couleurs ont-elles le pouvoir
De persister dans notre âme,
Telles des fantômes ?
Il est une couleur qui me poursuit et d'heure en heure
Sa couleur change en la couleur de mon âme.
Généralement attribué à Ricardo Reis : stoïcien épicurien , plus complexe à la poésie plus savante
Procédé romantique
Ô vert ! Ô horreur du vert !
L'oppression angoisseuse jusqu'à l'estomac,
La nausée de tout l'univers dans la gorge
Seulement à cause du vert,
Seulement parce que le vert me brouille la vue,
Et que la lumière elle-même est verte, un éclair arrêté dans le vert...
Généralement attribué à Alvaro de Campos : plus turbulent , le plus anti-conformiste. Il se dit sensationniste :"Tout art est la conversion d'une sensation ou une autre sensation"
Troisième procédé
Je hais le vert.
Le vert est la couleur des choses jeunes
--Prairies, espoirs, --
Le vert est le préavis de la vieillesse,
Parce que toute la jeunesse est le préavis de la vieillesse.
Généralement attribué à Alberto Caiero , poète de la non-pensée ,ici sobriété de l’explication.
Un quatrième exemple orthonymique ?
Une couleur me poursuit du fond de ma mémoire,
Et comme si elle était une essence, me soumet
A sa permanence.
Combien un simple rien surajouté par la lumière
A la matière obscure peut-il me remplir
De dégoût pour le vaste monde.. ""
Parfois attribué à Pessoa lui-même ou à Ricardo Reis .
Souce : « Note sur l’hétéronymie » Edition :NRF Gallimard )