jeudi, 24 janvier 2013 00:00

Pessoa : la couleur verte

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Apparence de  l’hétéronymie dans les modes d’expression de la sensibilité

Extrait de  la  note  de  Fernando  Pessoa :

« l’utilisation de la sensibilité  par  l’intelligence se fait de  trois façons :

-Le procédé  classique qui consiste  à  éliminer de  la sensation ou de l’émotion tout ce qui s’y trouve  de  véritablement  individuel, en n’extrayant et  n’exposant que ce qui s’y trouve d’universel .

-Le procédé romantique qui consiste  à rendre  la sensation individuelle, si nettement  ou si vivacement, qu’elle en est acceptée, non comme  une chose  intelligible, mais comme  une chose  sensible, par le lecteur, le visionneur  ou  l’auditeur.

Un troisième  procédé, qui consiste  à donner à chaque émotion  ou sensation un prolongement  métaphysique  ou  rationnel, en sorte que ce qui en elle, telle qu’elle se  produit, est susceptible d’être intelligible obtienne  de  l’intelligibilité grâce  au  prolongement explicatif.

Supposons que  j’aie une aversion  intime  pour  la couleur  verte, et que  je veuille  transformer cette aversion, qui est  une  sensation, en expression artistique.

 Avec  le  procédé  classique je procéderai de  la  façon suivante : 1)je  m’aviserai que l’aversion pour la couleur  verte est  purement  individuelle, et que  par conséquent, je ne  peux  pas  la transmettre  à  autrui telle  qu’elle est . 2) j’en déduirai que tout  comme  j’ai de  l’aversion  pour  la couleur  verte, d’autres aurons de  l’aversion  pour  d’autres couleurs ; 3)je traduirai  mon aversion pour le vert en aversion  pour »une certaine couleur », et chacun des  lecteurs possibles  verra dans  l’aversion ainsi  traduite, la couleur  pour  laquelle  il  a  de  l’aversion.

Avec  le procédé  romantique, je chercherai  à mettre  tellement  d’horreur dans  les  phrases  avec  lesquelles j’exprime  mon  horreur  du vert que le  lecteur  restera  prisonnier de  l’explication de  l’horreur, oubliant  précisément sur quoi elle a ses fondements. On voit donc que  le  procédé  romantique consiste en un traitement  intensif  des  éléments expressifs, au détriment des éléments  fondamentaux, de la sensation.

Avec  le  troisième  procédé , j’exposerai  nettement  mon aversion  pour  le vert, et  j’ajouterai  par exemple : »(C’est la couleur  des choses  nettement vivantes qui doivent si vite  mourir ».Le lecteur  , bien qu’il ne collabore  pas avec  moi dans  mon aversion pour  le vert, comprendra  qu’on hait le vert  pour cette raison-là.

Avec  le  procédé  classique est sacrifié ce qui est  le  plus  nôtre dans  la sensation  ou  l’émotion , au profit de sa compréhension . Toutefois ce que nous en rendons  compréhensible est  un résultat  intellectuel  d’elle  même. D’où vient que la  poésie  classique est intelligible  à toutes  les époques , bien qu’étant  à toutes  les époques froide et distante .

Dans mon fantôme  Alberto  Caeiro, je me sers  instinctivement  du  troisième  procédé indiqué  ici. Bien qu’elle semble spontanée , chaque sensation  est  expliquée, même si  pour feindre  une  personnalité  humaine, l’explication est  voilée  dans  la  plupart des cas . »

 

Procédé classique

" Il est une couleur qui me poursuit et que je hais,
Il est une couleur qui s'insinue loin dans ma peur.
Pourquoi donc les couleurs ont-elles le pouvoir
De persister dans notre âme,
Telles des fantômes ?
Il est une couleur qui me poursuit et d'heure en heure
Sa couleur change en la couleur de mon âme.

Généralement  attribué  à  Ricardo  Reis : stoïcien épicurien , plus complexe à la poésie plus savante

 

 

Procédé  romantique

Ô vert ! Ô horreur du vert !
L'oppression angoisseuse jusqu'à l'estomac,
La nausée de tout l'univers dans la gorge
Seulement à cause du vert,
Seulement parce que le vert me brouille la vue,
Et que la lumière elle-même est verte, un éclair arrêté dans le vert... 

Généralement  attribué à Alvaro de  Campos : plus turbulent , le plus anti-conformiste. Il se dit sensationniste :"Tout art est la conversion d'une sensation ou une autre sensation"

 

 

 Troisième  procédé

Je hais le vert.
Le vert est la couleur des choses jeunes
--Prairies, espoirs, --
Le vert est le préavis de la vieillesse,
Parce que toute la jeunesse est le préavis de la vieillesse.

Généralement attribué  à  Alberto Caiero , poète de la  non-pensée ,ici  sobriété de l’explication.

 

 

Un quatrième exemple orthonymique ?

Une couleur me poursuit du fond de ma mémoire,
Et comme si elle était une essence, me soumet
A sa permanence.
Combien un simple rien surajouté par la lumière
A la matière obscure peut-il me remplir
De dégoût pour le vaste monde.. ""

Parfois  attribué  à Pessoa  lui-même ou à Ricardo  Reis .

 

Souce : « Note sur l’hétéronymie »  Edition :NRF Gallimard )

 

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