mardi, 04 juin 2013 11:59

Pessoa alias Alberto Caeiro

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Le gardeur de troupeaux

Alberto Caeiro (Fernando Pessoa )

I

Je n'ai jamais gardé de troupeaux

Mais c'est tout comme (si ?) j'en avais gardé.

Mon âme est comme un berger

Elle connait le vent et le soleil

Et elle va guidée par la main des saisons

Toute à suivre et à regarder.

La paix entière de la nature sans personne

Vient s'asseoir à coté de moi .

Mais moi je demeure triste comme un coucher de soleil

Selon notre imagination ,

Quand l'air fraîchit tout au long de la plaine

Et que l'on sent que la nuit est entrée

Comme un papillon par la fenêtre.

Mais ma tristesse est tranquillité

Parce qu'elle est naturelle et juste

Et qu'elle est ce qui doit se tenir dans l'âme

Dès lors qu'elle pense qu'elle existe

Et que des mains cueillent des fleurs à son insu.

Comme un bruissement de sonnailles

Par delà le tournant de la route,

Mes pensées sont contentes,

Il y a que j'ai mal de les savoir contentes,

Parce que si je ne le savais pas,

Au lieu d'être contentes et tristes,

Elles seraient joyeuses et contentes.

Penser gêne autant que marcher sous la pluie

Lorsque le vent s'accroit et que la pluie semble tomber plus fort.

Je n'ai pas plus d'ambitions que de désirs.

Etre poète n'est pas une ambition pour moi

C'est ma façon d'être tout seul.

Et si je désire parfois,

Pure imagination , être tendre agnelet

(Ou bien le troupeau tout entier

Afin d'aller éparpillé sous tout le coteau

En étant plus d'une chose heureuse en même temps),

L'unique raison en est que je ressens ce que j'écris au coucher du soleil,

Ou lorsqu'un nuage passe sa main par-dessus la lumière

Et qu'un silence court et fuit à travers les herbes .

Quand je m'assois écrivant des vers

Ou que, me promenant par les chemins et les sentiers,

J'écris des vers sur du papier qui se trouve dans ma pensée,

Je me sens une houlette dans les mains

Et je vois une silhouette de moi-même au sommet d'une c olline

Regarder mon troupeau et voir mes idées

Ou regarder mes idées et voir mon troupeau,

Et sourire vaguement comme qui ne comprend pas ce qu'on dit

Et veut faire mine de comprendre.

Je salue tous ceux qui me liront,

En leur tirant mo large chapeau

Quand ils me voient sur le pas de ma porte

Dès que la diligence se dresse sur la crête de la colline.

Je les salue et leur souhaite le soleil ,

Et la pluie quand la pluie est nécessaire,

Et que leur maison possède

Au coin d'une fenêtre ouverte

Une chaise de leur prédilection

Où ils puissent s'asseoir, tout en lisant mes vers .

Et à la lecture de mes vers puissent-ils penser

Que je suis une chose naturelle_ Par exemple l'arbre ancien

A l'ombre duquel encore enfants

Ils se laissaient tomber ,floc ! fatigués de jouer

Pour y essuyer la sueur de leur front brûlant

Sur la manche de leur tablier à rayures.

II

Mon regard est net comme un tournesol.

J'ai l'habitude d'aller le long des routes

Tout en regardant à droite et à gauche,

Et de temps en temps derrière moi...

Or ce que je vois à chaque instant

Est cela même qu'auparavant je n'avais jamais vu,

Et je sais fort bien m'en rendre compte...

Je sais obtenir le saisissement essentiel

D'un nourrisson qui a sa naissance,

Remarquerait qu'il est bel et bien né..

Je me sens nouveau-né à chaque instant

A l'éternelle nouveauté du monde .

Je crois au monde comme à une marguerite

Parce que je le vois. Mais je ne pense pas à lui

Parce que penser c'est ne pas comprendre...

Le monde ne s'est pas fait pour que nous pensions à lui

(Penser c'est être dérangé des yeux )

Mais pour que nous le regardions et en tombions d'accord ....

Moi je n'ai pas de philosophie , j'ai des sens

Si je parle de la Nature, ce n'est pas que je sache ce qu'elle est

Mais c'est que je l'aime, et je l'aime pour cela même,

Parce que lorsqu'on aime, on ne sait jamais ce qu'on aime

Pas plus que pourquoi on aime, ou ce que c'est qu'aimer...

Aimer c'est l'éternelle innocence.

Et la seule innocence , c'est ne pas penser .

Extrait sur Youtube

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