samedi, 08 juin 2013 00:00

La mélancolie

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Notre culture est mélancolique

Je me souviens d'une très belle exposition au Grand Palais en 2005 " Mélancolie et folie en Occident , une de ces expositions qui vous marque et qu'on n'oublie pas tant par ses richesses que par son thème . Elle fut un peu pour moi une révélation :Mais oui , il était évident que les plus belles choses s'exprimaient dans un registre mélancolique . Je me trouvais donc pleinement en accord avec le descriptif de l'expo.:

'Aucune disposition d'âme n'a occupé l'Occident aussi longtemps que la Mélancolie . Le sujet touche au coeur des problémes auxquels l'homme est aujourd'hui sensible, de l'histoire à la philosophie, de la médecine à la psychiatrie, de la religion à la théologie , de la littérature à l'art. La mélancolie par tradition cause de souffrance et de folie, est aussi le tempérament des hommes marqués par la grandeur, les héros et les génies.

Sa désignation comme "maladie sacrée" implique une dualité. Mystérieuse, la mélancolie l'est toujours , bien qu'elle soit soumise aujourd'hui sous son appellation de dépression, à un paradigme médico-scientifique . L'iconographie de la mélancolie est d'une infinie richesse et il n'est pas étonnant que ce soit l'histoire de l'art qui ait su la première étudier l'histoire culturelle de malaise saturnien..."

Le-moine, tableau de Caspar  David  Friedrich

Caspar David Friedrich : Le moine au bord de la mer


George Steiner, quant à lui , nous propose 10 raisons possibles à cette tristesse de la pensée.

Telle est la tristesse inséparable de toute vie finie, [...] une tristesse [...]qui jamais ne devient effective et sert à donner la joie éternelle de la surmonter. De là viennent le voile d'affliction qui s'étend sur toute la nature, la mélancolie profonde et inaltérable de toute vie.Il n'y donc de vie qu'en la personnalité : or toute personnalité repose sur un fond obscur, qui doit aussi servir de fond à la connaissance.
(Schelling, De l'essence de la liberté humaine)

Schelling parmi d'autres , attache à la vie humaine une tristesse foncière, inéluctable. Plus particulièrement, cette tristesse est le fond obscur auquel s'ancrent la conscience et la connaissance. Et ce fond obscur doit être en vérité la base de toute perception, de tout processus mental . La pensée est rigoureusement indissociable d'une « inaltérable et profonde mélancolie. ». La cosmologie actuelle offre une analogie à la croyance de Schelling. Celle du « bruit de fond », des longueurs d'onde cosmique fuyantes mais incontournables, qui sont les vestiges du Bing Bang », de l'avènement de l'être. Dans toute pensée selon Schelling, ce rayonnement primitif, de cette » matière obscure », est une tristesse , une affliction (Schwermut), qui est aussi créatrice. L'existence de l'homme, la vie de l'intelligence signifie une expérience de cette mélancolie et la capacité vitale de la surmonter . Nous sommes pour ainsi dire créés « attristés ». Dans cette notion, il y a sans conteste, ou presque, le « bruit de fond » des relations bibliques, causales, entre l'acquisition illicite du savoir, de la discrimination analytique, et le bannissement de l'espèce humaine de toute innocente félicité. Un voile de tristesse (tristitia) recouvre le passage, si positif soit-il, de l'homo à l'homo sapiens. La pensée est porteuse d'un legs de culpabilité.

[...] Nous pouvons l'espace d'un instant retenir notre souffle. Que nous puissions retenir notre pensée est loin d'être évident...[...] . La vraie cessation de pulsation de la pensée ... c'est la mort.

D'où l'idée en partie gnostique, que Dieu seul peut se détacher de sa propre pensée en un hiatus essentiel à l'acte de création.

Mais revenons à Schelling et à l'affirmation qu'une tristesse nécessaire, un voile de mélancolie s'attache au processus même de la pensée, à la perception cognitive. Pouvons-nous essayer d'en éclaire quelques raisons ? sommes-nous en droit de demander pourquoi la pensée humaine ne devrait être joie ?

1) Pour autant que nous soyons conscients, que nous puissions « penser le penser », la pensée est sans limite..mais l'infini de la pensée est un « infini incomplet ».

Jamais nous ne saurons jusqu'où va la pensée au regard de la somme de la réalité.

Doute et frustration : un premier mobile de Schwermut, d'affiction

On peut tout penser , tout imaginer en foncttions de notre connaissance mais on peut penser que notre connaissance est dérisoire par rapport à ce qu'il y aurait à penser.

2) La pensée est incontrolée.... A chaque instant les actes de pensée sont sujets à des intrusions.. Dans son agrégat et sa confusion sans mesure, la phénoménalité des sens peut maîtriser et recanaliser la pensée. .. Rêvasseries, méprises pathologiques

Les vents de la pensée humaine, leurs sources inaccessibles, soufflent à travers nous comme au travers d'innombrables fissures. Kafka entendit les grands vents souterrains.

Rares sont les intentionnalités totales et unique. Semblables puretés pareils traits de pensée inébranlable ne sont accessibles qu'à assez peu et leur durée de vie normale est brève .Une deuxième cause d'inaltérable mélancolie

Impossibilité de contrôler nos pensées qui s'évadent nous échappent ou subissent des digressions

3) Penser nous rend présent à nous mêmes Les sensations physiques notamment sont instrumentales .Or penser à nous est le principal constituant de l'identité personnelle. Je ne puis penser que je ne suis pas moi.

Personne ne saurait lire dans mes pensées .Aucun autre être humain ne saurait penser mes pensées pour moi. Personne ne peut « mourir » pour moi.

Penser est suprêmement notre ; enfoui au plus intime et au plus profond de notre être. C'est aussi le plus commun, usé et répétitif des actes . Impossible de résoudre la contradiction

Une troisième raison de cette « tristesse inséparable »

Pensée l'acte le plus intime , le plus individuel pourtant tout le monde pense et on ne peut prétendre à l'originalité de nos pensées.

4) Il ne saurait y avoir de vérification ultime de la vérité ou de l'exercice de la pensée subjective, de sa sincérité ou de sa fausseté.

Cette antinomie foncière entre un langage qui revendique son autonomie, qui entend se libérer du despotisme de la référence et de la raison –prétentions cruciale pour le modernisme et la déconstruction – d'un coté , et la quête désintéressée de la vérité, de l'autre est une quatrième raison de chagrin .

On ne peut jamais être sur de penser vrai

5) Penser est si peu économique qu'on à peine à y croire. Combien de reconnaissances se perdent dans le déluge indifférent de la pensée négligée, du soliloque de l'émission cérébrale journalière et nocturne que nul n'a entendu ou qu'on a surpris par hasard..

Un cinquième raison de frustration , de ce fond obscur,

combien de pensées nous échappent , quel gaspillage

6) La pensée n'est immédiate qu'à elle-même. Elle ne fait rien arriver directement, hors d'elle-même.

Les correlations manquées entre pensée et réalisation , entre le conçu et les réalités de l'expérience, sont telles que nous ne saurions vivre sans espoir- Coleridge : « Travail sans espoir vide le nectar dans un crible,/ espoir sans objet ne saurait vivre ni surmonter le deuil, la moquerie qui accompagne les espoirs ratés. « Espérer contre tout espoir » est une formulation forte, mais en définitive accablante de la brunissure que la pensée jette sur la conséquence.

Une sixième source de Tristitia.

La pensée ne produit rien sans agir

7) Nous ne pouvons nous abstenir de penser.. A la réflexion , cette incapacité à arrêter la pensée, à cesser de pensée, est une terrifiante contrainte. A chaque instant de notre vie d'éveil ou de sommeil, nous habitons le monde via la pensée. Les systèmes philosophiques et épistémologiques qui cherchent à expliquer et à analyser cette habitation se classent en deux catégories pérennes. La première assimile notre conscience et la conscience du monde à la perception à travers une fenêtre. Fondé de manière un brin naïve sur une analogie avec la vision oculaire, ce modèle sous-tend chaque paradigme du réalisme, de l'empirisme sensoriel. Il autorise une croyance , si complexe ou atténuée soit-elle, en un monde objectif, en un « là-dehors » dont les éléments idéaux ou matériels nos sont transmis par le intrants conscients ou subconscients et le placement de ces entrées par des moyens intuitifs, intellectuels et expérimentaux. L'autre épistémologie est celle du miroir. Elle suppose une expérience totale, dont l'unique source véritable est celle de la pensée même. C'est notre esprit, notre neurophysiologie qui projette ce que nous prenons pour la réalité. En soi c'est l'irréfutable axiome kantien : en quoi qu'elle consiste la réalité est inaccessible. Elle se dérobe à toute saisie démontrable et assurée . Peut-être n'est-elle qu'une hallucination collective , rêve commun. Des versions extrêmes, d'une gravité enjouée de ce solipsisme suggèrent que nous sommes nous-mêmes de cette étoffe dont on fait les rêves peut-être rêves par un démiurge, voire, spécule Descartes par un démon.

Toute pensée sur le monde, toute observation et compréhension serait réflexion, application dans un miroir.

Impuissance de la pensée ,la pensée voile autant , bien plus qu'elle ne révèle.
Une septième raison de ce voile d'affliction.

Nos ne pouvons nous abstenir de penser, mais nous sommes incapables d'être surs de la réalité que nous pensons,

8) Cette opacité on l'a dit , nous interdit de savoir sans doute possible ce que pense tout autre être humain Nous n'avons aucun aperçu indubitable des pensées d'autrui.

D'où les relations troublées qu'entretiennent l'amour et la pensée.

Nulle lumière finale, nulle empathie d'amour ne révèle le labyrinthe de l'intériorité d'autrui.

Enfin la pensée peut nous rendre étrangers l'un à l'autre. Plus faible peut-être que la haine, l'amour le plus intense est la négociation, jamais concluantes de deux solitudes. Une huitième raison de chagrin.

La pensée ne nous rapproche pas des autres , on ne peut la partager

9) Fonctions corporelles et pensées sont communes à l'espèce Tout être humain quel qu'il soit est un penseur . Il n'est pas de démocratie pour le génie, rien qu'une terrible injustice et un mortel fardeau Il en est peu comme disait Hölderlin , qui sont forcés de saisir la foudre à pleine main.

Ce déséquilibre et ses conséquences , l'inadaptation de la grande pensée et de la créativité aux idéaux de la justice social est une neuvième source de mélancolie.

Inégalités de la faculté de penser et de ce qu'elle peut engendrer en matière de philosophie de science, d'art etc ..

10) La grammaire française et allemande est serviable qui nous permet d'élider la préposition entre le verbe « penser » et son objet. Nous ne sommes point contraints de penser à ceci ou à cela »penser l'être, penser la mort , penser dieu débouchent sur des images plus ou moins ingénieuses de plus ou moins grande portée ou riches d'un point de vue sémantique : on pourrait même dire du verbiage

En vérité l'histoire des efforts successifs pour prouver l'immortalité ou l'existence de dieu constitue l'une des chroniques les plus fâcheuses de la condition humaine.. il se pourrait bien que Sophocle ait tout dit dans l'ode chorale sur l'homme dans son Antigone. La maîtrise de la pensée , de la mystérieuse vitesse de la pensée élève l'homme au-dessus de tous les êtres vivants. Mais elle le laisse étranger à lui –même et à l'énormité du monde . Tristesse au décuple !

La pensée ne nous permet de trouver les réponses aux grandes questions avec certitude.

Ajouté le 7 /1/2010

Lu 1342 fois Dernière modification le lundi, 18 août 2014 18:05

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