samedi, 26 janvier 2013 00:00

Poèmes de Verlaine

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Les Dieux
Chanson d'automne
Caprices
Ariettes oubliées III
Aquarelle, Green
Sagesse , Gaspar  Hauser

Les Dieux

Vaincus, mais non domptés, exilés, mais vivants,
Et malgré les édits de l'Homme et ses menaces ,
Ils n'ont point abdiqué, crispant leurs mains tenaces
Sur des tronçons de sceptre, et rôdent dans les vents .

Les nuages coureurs aux caprices mouvants
Sont la poudre des pieds de ces spectres rapaces
Et la foudre hurlant à travers les espaces
N'est qu'un écho lointain de leurs durs olifants.

Ils sonnent la révolte à leur tour contre l'Homme,
Leur vainqueur stupéfait encore et mal remis
D'un tel combat avec de pareils ennemis.

Du Coran, des Védas et du Deutéronome,
De tous les dogmes, pleins de rage, tous les dieux
Sont sortis en campagne : Alerte ! et veillons mieux.

(Premiers vers )

Mon rêve familier

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue , et que j'aime , et qui m'aime
Et qui n'est , chaque fois ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre , et m'aime et me comprend.

Car elle me comprend, et mon coeur, transparent
Pour elle seule , hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.

Est-elle brune, blonde ou rousse ? _ Je l'ignore .
Son nom ? Je me souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila .

Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues .

(Poèmes Saturniens, Mélancholia )

Chanson d'automne

Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême , quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Et je pleure;

Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte .

(Poèmes Saturniens, Mélancholia )

Nevermore

Allons, mon pauvre coeur, allons, mon vieux complice,
Redresse et peins à neuf tous tes arcs triomphaux ;
Brûle un encens ranci sur tes autels d'or faux ;
Sème de fleurs les bords béants du précipice ;
Allons, mon pauvre coeur, allons, mon vieux complice !

Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni;
Entonne, orgue enroué, des Te Deum splendides;
Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides ;
Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni ;
Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.

Sonnez, grelots ; sonnez clochettes ; sonnez, cloches !
Car mon rêve impossible a pris corps , et je l'ai
Entre mes bras pressé : le Bonheur cet ailé
Voyageur qui de l'Homme évite les approches,
- Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez cloches !

Le Bonheur a marché côte à côte avec moi ;
Mais la Fatalité ne connaît point de trêve :
Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,
Et le remords est dans l'amour : telle est la loi.
- Le Bonheur a marché côte à côte avec moi.

(Poèmes Saturniens- Caprices )

La bonne chanson
XX

J'allais par des chemins perfides,
Douloureusement incertains.
Vos chères mains furent mes guides.

Si pâle à l'horizon lointain
Luisait un faible espoir d'aurore ;
Votre regard fut le matin.

Nul bruit, sinon son pas sonore,
N'encourageait le voyageur.
Votre voix me dit : "Marche encore ! "

Mon coeur craintif, mon sombre coeur
Pleurait, seul, sur la triste voie ;
L'amour, délicieux vainqueur,

Nous a réunis dans la joie.

Ariettes oubliées
III

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville;
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

Ô bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s'ennuie
Ô le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s'écoeure.
Quoi ! nulle trahison?...
Ce deuil est sans raison.

C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine !

Aquarelles

Green

Voici des fruits, des fleurs , des feuilles et des branches
Et puis voici mon coeur qui ne bat que pour vous,
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
Et qu'à vos yeux si beaux l'humble présent soit doux.

J'arrive tout couvert encore de rosée
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
Souffrez que ma fatigue à vos pieds reposée
Rêve des chers instants qui la délasseront.

Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
Toute sonore encor de vos derniers baisers ;
Laissez-la s'apaiser de la bonne tempête,
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.

"Gaspard Hauser chante :

Je suis venu, calme orphelin,
Riche de mes seuls yeux tranquilles,
Vers les hommes des grandes villes :
Ils ne m'ont pas trouvé malin.

À vingt ans un trouble nouveau
Sous le nom d'amoureuses flammes
M'a fait trouver belles les femmes :
Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi
Et très brave ne l'étant guère,
J'ai voulu mourir à la guerre :
La mort n'a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop tard ?
Qu'est-ce que je fais en ce monde ?
Ô vous tous, ma peine est profonde :
Priez pour le pauvre Gaspard !"

(Recueil Sagesse)

Lu 1003 fois Dernière modification le mercredi, 24 septembre 2014 16:57

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