mercredi, 20 janvier 2016 22:57

Robert Desnos

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Tandis que je  demeure


Suite de  Confessions d'un enfant du siècle parue dans la revue  surréaliste n°8 du 1er  Decembre  1926.

Tandis que je demeure ceux qui  favorisent illégitimement son  amour, si toutefois  je puis consentir à appeler  de  ce nom le hasard  misérable qui  les met  en présence, se succèdent comme des fantômes. J'assiste  à  leur  fugitive apparition. Comment  serais-je  jaloux d'eux, instrumentas  inconscients d'une destinée  poétique  et  pathétique, jouets d'une  fatalité  plus haute que la leur et qui  ne les suscite  que pour  éprouver  davantage la patience  invincible que  j'oppose aux avatars  et  aux tribulations. Patience, mais non résignation. Je  garde le  secret de mes tempêtes et  de  mes désespoirs. Le récif  placé  au  milieu  d'un cyclone ne subit pas  l'atteinte de l'écume. Elle  glisse sur   ses arêtes lisses  et  si  l'eau  qui  ruisselle sur lui  laisse  un  peu  de sel  dans  les fissures, celui-ci  se  transforme  en  cristaux féériques. ( J'aime  l'éclat   que laissent aux  yeux  profonds les larmes intérieures.)

J'attends depuis des années le  naufrage  du  beau  navire dont  je  suis amoureux. Je vois  les tourbillons s'amonceler  dans  le  ciel en telle  quantité que depuis longtemps la catastrophe  aurait  dû s'abattre sur  la  mer  trop  calme et que,  puisqu'elle  attend, il est impossible de douter  qu'elle  sera  terrible  et  fabuleuse.

J'aspire à  ce  naufrage, j'aspire  à  la fin  tragique de ma  patience. Le beau navire impassible qui  parfois se  présente à  moi  sous  l'aspect  du bateau  fantôme n'acceptera  pas  la perte  corps et  biens sans entraîner celle  du  récif  qui  la causera.

Tandis que  je  demeure ses  amants  illégitimes se succèdent  et  passent. Il est des jours  où  je  crois qu'elle  sait, des jours où je crains d'être  dupe. Mais  je  demeure  et ils  passent.  Elle  accepte  dans sa vie  la  présence de mes pensées  non  dissimulées, elle  acceptera quelque  jour le témoignage  tragique et  écrasant  que j'apporterai de  mon  amour et  du  sien.

Et  du sien. Car  nul doute  qu'elle  ne m'aime ou m'aimera , car je ne saurais condescendre à soumettre cette question à l'illusoire condition de  temps.

Mais pourtant  je ne  suis pas de  ceux qui  s'humilient et qui  acceptent. La tempête,  j'en serai  l'auteur et une  des victimes. Pensées amoureuses, devenez  plus terribles et  plus sereines, jour prochain du  règlement  de  comptes, lève-toi.

Je demeure, ils passent.

Et qu'ils  passent  ainsi, vagues fantômes soumis  des rites sexuels et  qui  ont oublié les  lois spirituelles de l'amour qu'ils  prétendent éprouver.

Vivant  par   l'âme  et la  matière je n'aurai au  jour voulu qu'à  lever  le doigt pour  que   ces nuages dérisoires soient balayés avec les  premières épaves, au souffle de l'amour  réciproque.

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Lu 562 fois Dernière modification le mercredi, 20 janvier 2016 23:30
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