samedi, 07 juin 2014 00:00

Le monde d'hier

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Souvenirs d'un européencouverture  du  Livre de  Poche

Titre original :Die Welt Von Gestern

Récit autobiographique

4ème de couverture de l'édition du Livre de Poche :
--Rédigé en 1941, alors que , émigré au Brésil, Stefan Zweig avait déjà décidé de mettre fin à ses jours , le monde d'hier est un des plus grands livres -témoignages de notre époque.Zweig y retrace l'évolution de l'Europe de 1895 à 1941, le destin d'une génération confrontée brutalement à l'histoire et à toutes les catastrophes imaginables.
Il évoque avec bonheur sa vie de bourgeois privilégié dans la Vienne d'avant 1914 et quelques grandes figures qui furent ses amis : Schnitzler, Rilke, Romain Rolland , Freud ou Valéry ( -j'ajoute Rodin et surtout un de ses plus grands amss : Paul Verhaeren) . Mais il donne aussi à voir la montée du nationalisme , le bouleversement des idées après "14-18" puis l'arrivée au pouvoir d'Hitler, l'horreur de l'antisémitisme d'état et pour finir le suicide de l'Europe.
Avec le recul, la lucidité de son testament intellectuel frappe le lecteur d'aujourd'hui , de même que sa dénonciation des nationalismes et son plaidoyer pour l' Europe.-

La toute dernière phrase du livre me trouble pourtant :
" Mais toute ombre, en dernier lieu , est pourtant aussi fille de la lumière et seul celui qui a connu la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence a vraiment vécu "

Préface de Stefan Zweig

Je n'ai jamais attribué tant d'importance à ma personne que j'eusse éprouvé la tentation de raconter à d'autres les petites histoires de ma vie. Il a fallu beaucoup d'évènements, infiniment plus de catastrophes et d'épreuves qu'il n'en échoit d'ordinaire à une seule génération, avant que trouve le courage de commencer un livre qui eût mon propre moi pour personnage principal ou, plus exactement pour centre . Rien n'est plus éloigné de mon dessein, ce faisant, que de mettre en évidence, si ce n'est au même titre qu'un conférencier commentant les images projetées sur l'écran; le temps produit les images, je me borne aux paroles , et ce n'est pas tant mon destin que je raconte que celui de toute une génération , notre génération singulière, chargée de destinée comme peu d'autres au cours de l'histoire. Chacun de nous, même le plus infime et le plus humble, a été bouleversé au plus intime de son existence par les ébranlements volcaniques presque ininterrompus de notre terre européenne; et moi, dans la multitude, je ne saurais m'accorder d'autres privilèges que celui-ci : en ma qualité d'Autrichien, de Juif, d'écrivain, d'humaniste et de pacifiste, je me suis toujours trouvé à l'endroit exact où ces secousses sismiques exerçaient leurs effets avec le plus de violence. Par trois fois, elles ont bouleversé mon foyer et mon existence, m'ont détaché de tout futur ou de tout passé et, avec leur dramatique véhémence, précipité dans le vide, dans ce "Je ne sais où aller" qui m'était déjà bien connu. Mais je ne m'en suis pas plaint : l'apatride, justement, se trouve en un nouveau sens libéré, et seul celui qui n'a plus d'attache à rien n'a plus rien à ménager. J'espère ainsi remplir au moins une des conditions essentielles à toute peinture loyale de notre époque : la sincérité et l'impartialité.

Car retranché de toutes racines, et même de la terre qui avait nourri ces racines, je l'ai été comme peu d'hommes, véritablement, le furent jamais. Je suis né en 1881 dans un grand et puissant empire, la monarchie des Habsbourg ; mais qu'on ne le cherche pas sur la carte ; il a été effacé sans laisser de traces.J'ai été élevé à Vienne, la métropole deux fois millénaire, capitale de plusieurs nations, et il m'a fallu la quitter comme un criminel avant qu'elle ne fut ravalée au rang d'une ville de province allemande . Mon oeuvre littéraire, dans sa langue originelle, a été réduite en cendres , dans ce pays même où mes livres s'étaient faits des millions de lecteurs. C'est ainsi que je n'ai plus ma place nulle part, étranger partout, hôte en mettant les choses au mieux; même la vraie patrie que mon coeur s'est choisie, l'Europe, est perdue pour moi depuis que pour la seconde fois, courant au suicide elle se déchire dans une guerre fratricide. Contre ma volonté, j'ai été le témoin de la plus effroyable défaite de la raison et du plus sauvage triomphe de la brutalité qu'atteste la chronique des temps ; jamais , -ce n'est nullement avec orgueil que je le consigne mais avec honte- une génération n'est tombée comme la nôtre d'une telle élévation spirituelle dans une telle décadence morale. Durant ce petit intervalle entre le temps où ma barbe commençait à pousser et aujourd'hui , où elle commence à grisonner, durant ce dernier demi-siècle, il s'est produit plus de transformations et de transmutations radicales que d'ordinaires en dix âges d'hommes et, et chacun de nous le sent : presque trop! Mon aujourd'hui est si différent de chacun de mes hiers, avec mes phases d'ascensions et mes chutes, qu'il me semble avoir vécu, non pas une existence, mais plusieurs, en tout point dissemblables. car, il m'arrive souvent, quand je dis sans y prendre garde: "ma vie", de me demander involontairement : "Laquelle de mes vies?" Celle d'avant la guerre mondiale, celle d'avant la première ou d'avant la seconde, ou encore ma vie de maintenant? Puis je me surprends dérechef à dire : "Ma maison" sans savoir sur l'instant laquelle de mes anciennes demeures j'entendais parler, celle de Bath ou de Salzbourg, ou de la maison de mes parents à Vienne. Ou encore , je dis : "Chez nous" et dois me souvenir avec effroi que, pour les gens de ma patrie, il y a longtemps que je suis si peu un d'entre eux que pour les Anglais ou pour les Américains, que je ne suis plus lié organiquement à ceux de là-bas, et qu'ici je ne suis jamais tout à fait intégré. Le monde dans lequel j'ai grandi, et celui d'aujourd'hui, et ceux qui s'insèrent entre eux, se séparent de plus en plus, dans mon sentiment, en autant de mondes totalement distincts; chaque fois qu'au cours d'une conversation, je rapporte à des amis plus jeunes des épisodes de l'époque antérieure à la Première Guerre, je remarque à leurs questions étonnées , combien ce qui est encore pour moi la plus évidente des réalités est devenu pour eux de l'histoire, ou combien il leur est impossible de se le représenter. Et un secret instinct en moi leur donne raison . : entre notre aujourd'hui, notre hier et notre avant- hier, tous les ponts sont rompus.Moi-même je ne puis m'empêcher de m'étonner de l'abondance, de la variété que nous avons condensées dans l'étroit espace d'une seule existence - à la vérité fort précaire et dangereuse, surtout quand je la compare avec le genre de vie de nos devanciers. Mon père, mon grand-père, qu'ont-ils vu ? Ils vivaient leur vie tou unie dans sa forme. Une seule et même vie du commencement à la fin, sans élévations, sans chutes, sans ébranlements et sans périls, une vie qui ne connaissait que de légères tensions, des transitions insensibles. D'un rythme égal, paisible et nonchalant, le flot du temps les portait du berceau à la tombe. Ils vivaient sans changer de pays, sans changer de ville, et même presque toujours sans changer de maison ; les évènements du monde extérieur ne se produisaient à vrai dire que dans le journal et ne venaient pas frapper à la porte de leur chambre. De leur temps, il y avait bien une petite guerre quelque part, mais ce n'était qu'une petite guerre, rapportée aux dimensions de celles d'aujourd'hui, et elle se déroulait loin, à la frontière, on n'entendait pas les canons, et au bout de six mois elle était éteinte, oubliée, elle n'était plus qu'une page d'histoire pareille à une feuille désséchée, et l'ancienne vie reprenait, toujours la même. Nous, en revanche , nous avons tout vécu sans retour, rien ne subsistait d'autrefois, rien ne revenait; il nous a été réservé de participer au plus haut point à une masse d'évènements que l'histoire d'ordinaire, distribue à chaque fois avec parcimonie à tel pays, à tel siècle. Au pis aller, une génération traversait une révolution , la deuxième un putsch, la troisième une guerre, la quatrième une famine, la cinquième une banqueroute de l'Etat - et bien des peuples bénis, et bien des générations bénies, rien de tout cela. Mais nous, qui à soixante ans pourrions légitimement avoir encore un peu de temps devant nous, que n'avons-nous pas vu, pas souffert, pas vécu ?Nous avons étudié à fond et d'un bout à l'autre le catalogue de toutes les catastrophes imaginables (et nous n'en sommes pas encore à la dernière page) . A moi seul j'ai été le contemporain des deux plus grandes guerres qu'ait connues l'humanité, et je les ai même vécues sur deux fronts différents: la première sur le front allemand, la seconde sur le front opposé. J'ai vécu dans l'avant-guerre la forme et le degré les plus élevés de la liberté individuelle et, depuis, le pire état d'abaissement qu'elle eût subi depuis des siècles, j'ai été fêté et proscrit, j'ai été libre et asservi, riche et pauvre . Tous les chevaux livides de l'Apocalypse se sont rués à travers mon existence : Révolution et famine, dévalorisation de la monnaie et terreur, épidémies et émigrations ; j'ai vu croître et se répandre sous es yeux les grandes idéologies de masse, fascisme en Italie, national-socialisme en Allemagne, bolchevisme en Russie, et avant tout cette plaie des plaies, le nationalisme , qui a empoisonné la fleur de notre culture européenne. Il m'a fallu être le témoin sans défense et impuissant de cette inimaginable rechute de l'humanité dans un état de barbarie qu'on croyait depuis longtemps oubliée, avec son dogme anti-ihumaniste consciemment érigé en programme d'action. Il nous était réservé de revoir après des siècles, des guerres sans déclaration de guerre, des camps de concentration, des tortures, des spoliations massives et des bombardements de villes sans défense, tous actes de bestialité que les cinquante dernières générations n'avaient plus connus et que les futures, espérons-le , ne souffriront plus. Mais paradoxalement, dans ce même temps, alors que notre monde régressait brutalement d'un millénaire dans le domaine de la moralité, j'ai vu cette même humanité s'élever dans les domaines de l'intelligence et de la technique à des prodiges inouïs, dépassant d'un coup d'aile tout ce qu'elle avait accompli en des milliers d'années : la conquête de l'éther par l'avion, la transmission à la seconde même de la parole terrestre sur toute la surface de notre globe et , de ce fait, la domination de tout notre espace, la fission de l'atome, la victoire remportée sur les maladies les plus insidieuses, la réalisation presque journalière de nouveaux exploits qui semblaient hier encore impossibles. Jamais jusqu'à notre époque, l'humanité dans son ensemble ne s'est révélée plus diabolique par son comportement et n'a accompli tant de miracles qui l'égalent à la divinité.

Il me parait de mon devoir de rendre témoignage de cette vie tendue, dramatique, riche en surprises qui aura été la nôtre car, je le répète, chacun a été témoin de ces prodigieuses transformations, chacun a été forcé d'être témoin.

Pour notre génération , il n'y avait point d'évasion possible, point de mise en retrait : grâce au synchronisme universel de notre nouvelle organisation, nous étions constamment engagés dans notre époque. Quand les bombes réduisaient les maisons en miettes à Shanghaï, nous le savions en Europe, dans nos chambres, avant que les blessés eussent été retirés des décombres. Ce qui se passait à un millier de miles au-delà des mers bondissait jusqu'à nous en images animées. Il n'y avait point de protection , point de sûreté contre cette information et cette participation permanentes. Il n'y avait point de pays où l'on pût se réfugier, point de solitude silencieuse que l'on pût acheter ; toujours et partout, la main du destin se saisissait de nous pour nous entrainer de nouveau dans son jeu insatiable.

On était constamment tenu de se soumettre aux exigences de l'état, de se livrer en proie à la plus stupide politique, de s'adapter aux changements les plus fantastiques, on était toujours enchaîné irrésistiblement. Quiconque a traversé cette époque ou, pour mieux dire, y a été chassé et traqué - nous avons eu peu de répit- a vécu plus d'histoires qu'aucun de ses ancêtres.. Aujourd'hui encore, nous nous trouvons une fois de plus face à un tournant, à une conclusion et à un nouveau début. Ce n'est donc absolument pas sans dessein que j'arrête à une date précise ce regard rétrospectif sur ma vie. Car cette journée de septembre 1939 met un point final à l'époque qui a formé et instruit les sexagénaires dont je suis. Mais si, par notre témoignage, nous transmettons à la génération qui vient ne serait-ce qu'une parcelle de vérité, vestige de cet édifice effondré, nous n'aurons pas oeuvré tout à fait en vain .

Je suis conscient des conditions défavorable, mais très caractéristiques de notre époque, dans lesquelles j'entreprends de donner forme à mes souvenirs. Je les rédige ne pleine guerre, je les rédige à l'étranger sans la moindre pièces d'archives qui puisse secourir ma mémoire. Je ne dispose dans ma chambre d'hotel, ni d'un exemplaire de mes livres, ni d'une note, ni d'une lettre d'ami . Nulle part je ne puis me procurer de renseignements, car dans le monde entier , les relations postales de pays à pays sont rompues ou entravées par la censure. Nous vivons aussi isolés les uns des autres qu'il y a des centaines d'années, alors que l'on n'avait inventé , ni les bateaux à vapeur, ni les chemins de fer , ni les avions, ni la poste. De tout mon passé je n'ai donc rien d'autre par devers moi que ce que je porte sous mon front. En cet instant , tout le reste est pour moi inaccessible Mais notre génération a appris à fond l'excellent art de faire son deuil de ce qu'on a perdu, et peut être que ce défaut de documents et de détail tournera-t-il au profit de mon ouvrage Car je considère que si notre mémoir retient tel élément et laisse tel autre lui échapper, ce n'est pas par hasard ; je la tiens pour une puissance qui ordonne sa matière en connaissance de cause et la trie avec sagesse. Tout ce qu'on oublie de sa propre vie,un secret instinct l'avait en fait depuis longtemps déjà condamné à l'oubli .Seul ce que je veux moi-même conservé à quelque droit d'être conservé pour autrui. Parlez donc et choisissez, ô mes souvenirs, vous et non moi , et rendez au moins un reflet de ma vie, avant qu'elle sombre dans les ténèbres.

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Lu 1514 fois Dernière modification le jeudi, 21 août 2014 13:37
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