dimanche, 10 juin 2018 23:28

Zorba , quelques extraits

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(Traduit du grec par Yvonne Gauthier)

Mais par moment j’étais saisi de compassion. Une compassion bouddhique, froide comme une conclusion de syllogisme métaphysique. Compassion non seulement pour les hommes, mais pour le monde entier qui lutte, crie, pleure, espère et ne voit pas que tout n’est qu’une fantasmagorie du Néant. Compassion pour les Grecs et pour le bateau, et pour la mer, et pour moi , et pour la mine de lignite, et pour le manuscrit de « Bouddha », pour tous ces vains composés d’ombre et de lumière qui soudain agitent et souillent l’air pur . (p.24)

Ce paysage crétois ressemblait, me parut-il, à la bonne prose : bien travaillé, sobre, exempt de richesses superflues, puissant et retenu. Il exprimait l’essentiel avec les plus simples moyens. Il ne badinait pas, refusait d’utiliser le moindre artifice. Il disait ce qu’il avait à dire avec une virile austérité. Mais entre les lignes sévères on distinguait une sensibilité et une tendresse imprévues ; dans les creux abrités, les citronniers et es orangers embaumaient, et plus loin , de la mer infinie, émanait une inépuisable poésie.
_ La Crète, murmurais-je, la Crète… et mon cœur battait.
Je descendis de la colline et pris le bord de l’eau. Des jeunes filles jacassantes apparurent, fichus blancs comme neige, hautes bottes jaunes, jupes retroussées ; elles allaient entendre la messe du dimanche au monastère que l’on voyait là-bas, éblouissant de bancheur, au bord de la mer.
Je m’arrêtai. Dès qu’elles m’aperçurent, leur ire s’éteignit. Leur visage, à la vue d’un homme étranger, se ferma farouchement. De la tête aux pieds leur corps se mit sur la défensive et leurs doigts s’accrochèrent nerveusement à leurs corsages étroitement boutonnés. Leur sang s’alarmait. Sur toutes ces côtes crétoises tournées vers l’Afrique, les corsaires ont, des siècle durant, fait de soudaines incursions, ravissant les brebis, les femmes, le enfants. Ils les ligotaient avec leur ceinture rouges , les jetaient dans les cales et levaient l’ancre pour aller les vendre à Alger, Alexandrie , Beyrouth. De siècles durant, sur ce rivage festonné de tresses noires, la mer a retenti de leurs pleurs. Je regardais s’approcher les jeunes filles farouches, collées l’une à l’autre, comme pour former une barrière infranchissable. Mouvements sûrs, indispensables aux siècles passés et qui reviennent aujourd’hui sans raison, suivant le rythme d’une nécessité disparue. ( p41)

Je bourrai lentement ma pipe et l’allumai. Tout à un sens caché dans ce monde, pensai-je. Hommes, animaux, arbres, étoiles, tout n’est qu’hiéroglyphes ; heureux celui qui commence à les déchiffrer et à deviner ce qu’ils disent, mais malheur à lui. Quand il les voit, il ne les comprend pas. Il croit que ce sont des hommes, des animaux, des arbres , des étoiles. C’est seulement des années après, trop tard, qu’il découvre leur vraie signification. (p.56)

L’étonnement
Chaque soir Zorba me promène à travers la Grèce, la Bulgarie, Constantinople, je ferme les yeux et je vois. Il a parcouru les Balkans, embrouillés et tourmentés, il a tout observe de ses petits yeux de faucon, qu’il écarquille à chaque instant, frappé de stupeur. Les choses auxquelles nous sommes tous accoutumés et devant lesquelles nous passons indifférents, se dressent devant Zorba comme de redoutables énigmes. Voit-il passer une femme, il s’arrête , ahuri :
-- Quel est ce mystère ? demande-t-il. Qu’est-ce que c’est qu’une femme , et pourquoi nous fait-elle ainsi tourner la cervelle ? Qu’est-ce que c’est encore que ça, dis-moi un peu ?
-- Il s’interroge avec la même stupeur devant un homme, un arbre en fleur, un verre d’eau fraîche. Zorba voit chaque jour toute chose pour la première fois. (p.63)
[…] l’univers était pour Zorba, comme pour les premiers hommes, une vision lorde et compacte ; les étoiles glissaient sur lui, la mer se brisait contre ses tempes, il vivait sans l’intervention déformante de la raison , la terre, l’eau , les animaux et Dieu . (p158)

Aujourd’hui il pleut lentement et le ciel s’unit à la terre avec une tendresse infinie.
[…] Voluptueuses, toutes de chagrin , sont ces heures de pluie fine. A l’esprit reviennent tous les souvenirs amers, enfouis dans le cœur—séparations d’amis, sourires de femmes qui se sont éteints, espoirs qui ont perdu leur ailes comme des papillons dont il n’est resté que le ver. Et ce ver s’est posé sur les feuilles de mon cœur et les ronge. (p106)

Chant bouddhique

  Qui donc a créé ce dédale de l’incertitude, ce temple de la présomption, cette cruche au péché, ce champ semé de mille ruses, cette porte de l’Enfer, ce panier débordant d’astuces, ce poison qui ressemble ay miel, cette chaîne qui enchaîne les mortels à la terre : la femme ?

Le papillon

: Je me souvins d’un matin où j’avais découvert un cocon dans l’écorce d’un arbre, au moment où le paillon brisait l’enveloppe et se préparait à sortir. J’attendis un long moment, mais il tardait trop , et moi j’étais pressé. Enervé je me penchai et me mis à le réchauffer de mon haleine. Je le réchauffais , impatient, et le miracle commença à se dérouler devant moi , à un rythme plus rapide que nature. L’enveloppe s’ouvrit, le paillon sorti e n se trainant, et je n’oublierai jamais l’horreur que j’éprouvais alors : ses ailes n’étaient pas encore écloses et de tout son petit corps tremblant, il s’efforçait de les déplier. Penché au-dessus de lui, je l’aidais de mon haleine. En vain. Une patiente maturation était nécessaire et le déroulement des ailes devait se faire lentement au soleil ; Maintenant il était trop tard. Mon souffle avait contraint le papillon à se montrer , tout froissé avant terme. Il s’agita désespéré, et quelques secondes après, mourut dans la paume de ma main.
Ce petit cadavre, je crois que c’est le plus grand poids que j’aie su la conscience. Car je le comprends bien aujourd’hui, c’est un péché mortel que de forcer les grandes lois. Nous devons ne pas nous presser, ne pas nous impatienter, suivre avec confiance le rythme éternel .(p. 141)

Chapitre 12
Le cœur de l’ouvrage , Un chapitre que j’aimerais retenir en totalité
Le fil conducteur du livre n’est-il pas la rencontre du narrateur avec Bouddha , la traduction d’un mystérieux manuscrit objet de ses recherches , son émerveillement, son adhésion puis cette prise de conscience de l’achèvement de l’homme dans l’Eveillé , et enfin sa délivrance, son rejet et son choix en faveur de l’homme naturel et « vivant » incarné dans Zorba.

Le chapitre s’ouvre sur les poèmes de Mallarmé , l’admiration pour sa poésie suivie du désenchantement :

(…)e pris un livre que j’aimais et que j’avais emporté : les poèmes de Mallarmé. Je lus lentement, au hasard , fermant le livre, le rouvris, le rejetai. Tout cela m’apparut pour la première fois ce jour-là , exsangue, dénué d’odeur, de saveur et de substance humaine. Des mots d’un bleu décoloré, vides, suspendus en l’air . Une eau distillée parfaitement pure, sans microbes, mais aussi sans substances nutritives. Sans vie.
Ainsi que dans les religions qui ont perdu leur souffle créateur, les dieux en arrivent à n’être plus que des motifs poétiques ou des ornements bons à parer la solitude humaine et les murs, ainsi cette poésie. L’aspiration véhémente du cœur chargé de terre et de semences est devenue un jeu intellectuel impeccable, une architecture aérienne , savante et compliquée.
Je rouvris le livre et me remis à lire. Pourquoi, tant d’années durant, ces poèmes m’avaient-ils empoigné ? Poésie pure ! La vie devenue un jeu lucide, transparent, même pas alourdie du poids d’une goutte de sang . L’élément humain est lourd de désir, trouble, impur – l’amour, la chair, le cri – qu’il se sublime alors en idée abstraite et dans le haut fourneau de l’esprit, d’alchimie en alchimie, qu’il s’immatérialise et se dissipe !
Comme toutes ces choses, qui m’avaient tellement fasciné, me parurent, ce matin-là n’être que hautes acrobaties charlatanesques !
Toujours au déclin de toute civilisation , c’est ainsi que s’achève, en jeux de prestidigitateur , plein de maitrise – poésie pure , musique pure, pensée pure –l’angoisse de l’homme. Le dernier homme -- qui est délivré de toute croyance et de toute illusion, qui n’attend plus rien , ne craint plus rien – voit l’argile dont il est fait , réduite en esprit et l’esprit n’a plus rien où jeter ses racines pour sucer et se nourrir. Le dernier homme s’est vidé ; plus de semence, plus d’excréments, ni de sang. Toutes choses sont devenues mots, tous les mots jongleries musicales. Le dernier homme va encore plus loin : il s’assied au bout de sa solitude et décompose la musique en muettes équations mathématiques.
Je sursautai . « C’est bouddha qui est ile dernier homme ! m’écriai-je.. l Là est son sens secret et terrible. Bouddha est l’âme pure qui s’est vidée ; en lui , c’est le néant , il est le Néant. Videz vos entrailles, videz votre esprit, videz votre cœur ! crie-t-il. Où qu’il pose le pied, il ne jaillit plus d’eau, pas une herbe ne pousse, pas un enfant ne nait. »
« Il faut pensai-je, l’assiéger, en mobilisant les mots ensorceleurs , en faisant appel à la cadence magique et lui jeter un charme pour le faire sortir de mes entrailles ! Il faut que je lance sur lui le filet des images , pour l’attraper et me délivrer ! »
2crire Bouddha cessait enfin d’être un jeu littéraire. C’était une lutte à mort contre une grande force de destruction embusquée en moi , un duel avec le grand Non qui me dévorait le cœur , et de l’issue de ce duel dépendait le salut de mon âme. (156)

 

La Grèce , Dionysos et saint Bacchus

Jusqu’à quand pensai-je, pourrai-je vivre et sentir cette douceur de la terre , de l’air, du silence et le parfum des orangers en fleurs ? Une icône de saint Bacchus , que j’avais contemplée dans l’église, avait fait déborder mon cœur de bonheur. Tout ce qui m’émeut le plus profondément : l(unité dans le désir, la suite dans l’effort , se découvrit à nouveau devant moi. Béni soit cette gracieuse petite icône de l’éphèbe chrétien avec ses cheveux bouclés tombant autour de son front comme des grappes noires. Dionysos le beau dieu du vin et de l’extase, et saint Bacchus se mêlaient en moi , prenaient le même visage. Sous les feuilles de vigne et sous la robe de moine, palpitait le même corps frémissant, brûle de soleil -- la Grèce. (p.226)

La foi

Zorba éclata de rire.
-- L’idée c’est tout , dit-il. Tu as la foi ? Alors une écharde de vieille porte devient une sainte relique . Tu n’as pas la foi ? La Sainte croix tout entière devient une vielle porte. (p 251)

Dormir ?

Nous étions tous deux fatigués, mais nous ne voulions pas dormir. Nous ne voulions pas perdre le poison de cette journée. Le sommeil nous apparaissait comme une fuite à l’heure du danger , et nous avions honte d’aller nous coucher. ( 302)

La danse de Zorba


Patron, cria-t-il, j’ai beaucoup de choses à te dire, je n’ai jamais aimé personne comme je t’aime, j’ai beaucoup de choses à te dire, mais ma langue n’y arrive pas. Alors je vais les danser ! Mets-toi à l’écart que je ne te marche pas dessus ! En avant, hop, hop !
Il fit un saut, ses pieds et ses mains devinrent des ailes. Comme il s’élançait tout droit, au-dessus du sol sur ce fond de mer et de ciel, il ressemblait à un vieil archange révolté.
Car c cette danse de Zorba était toute de défi, d’obstination et de révolte . On eut dit qu’il criait : « Qu’est-ce que tu peux me faire Tout- Puissant ? Tu ne peux rien faire sinon me tuer. Tue-moi, je m’en fiche. Je me suis déchargé de la bile, j’ai dit tout ce que je voulais dire : j’ai eu le temps de danser et je n’ai plus besoin de toi ! »
En regardant Zorba danser , je comprenais pour la première fois l’effort chimérique de l’homme pour vaincre la pesanteur. J’admirais son endurance, son agilité . , sa fierté. Sur les galets les pas de Zorba impétueux et habiles , gravaient l’histoire démoniaque de l’homme.
Il s’arrêta, contempla le téléférique écroulé en une enfilade de tas. Le soleil déclinait vers le couchant, les ombres s’allongeaient. Zorba écarquilla les yeux comme s’il venait soudain de se rappeler quelque chose. Il se tourna vers moi et d’un geste qui lui était habituel , se couvrit la bouche de sa paume.
-- Oh la ! la ! patron , fit-il , tu as vu qu’est-ce qu’il lançait comme étincelles, le bougre ?
Nous éclatâmes de rire .
..
Au point du jour je me levai et marchai rapidement, le long de l’eau, vers le village ; mon cœur bondissait. J’avais rarement éprouvé une telle joie dans ma vie. Ce n’était pas de la joie, c’était une sublime , absurde et injustifiable allégresse . Non seulement injustifiable , mais contraire à toute justification . j’avais perdu cette fois tout mon argent, ouvriers, téléphérique, wagonnets : nous avions construit un petit port pour exporter le charbon et maintenant , nous n’avions plus rien à exporter. Tout était perdu.
Or c’est précisément à ce moment que j’éprouvais une sensation inattendue de délivrance. Comme si j’avais découvert dans les replis durs et moroses de la nécessité, la liberté jouant dans un coin. Et je jouais avec elle.
Lorsque tout marche de travers, quelle joie de mettre notre âme à l’épreuve pour voir si el l a de l’endurance et de la valeur ! on dirait qu’un ennemi invisible et tout-puissant – les uns l’appellent Dieu , les autres diable – s’élance pour nous abattre ; mais nous restons debout. Chaque fois qu’intérieurement il est vainqueur, alors qu’au-dehors, il est vaincu à plate couture, l’homme véritable ressent une fierté et une joie indicibles La calamité extérieure se transforme en une suprême et dure félicité. (p. 326 )

Lu 294 fois Dernière modification le dimanche, 10 juin 2018 23:41
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