vendredi, 28 décembre 2012 17:43

Camus : Théâtre : Caligula

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CALIGULA

1938-1945

Albert Camus aurait commencé sa pièce en 1938 (il avait 25 ans) mais n'a cessé de la remanier jusqu'en 1945 où elle fut représentée pour la première fois.

Il s'inspira particulièrement de Suétone plus que de Sénèque et on peut se demander ce qui put le séduire dans la relation du comportement d'un empereur romain dépravé , pervers et fou, dans un texte qui ne veut laisser transparaître aucune ambiguïté sur l' immoralisme et la cruauté.

Camus a-t-il douté à ce point du compte rendu de l'auteur latin ? Voulait-il apporter un défi à l'histoire ? ou bien s'agit-il d'une simple fantaisie d'artiste , une provocation de jeunesse ?

« D'une façon générale, rien ici n'est historique, sauf les fantaisies de Caligula qui sont authentiques, la plupart des mots sont historiques, leur interprétation et leur exploitation ne l'est pas »

Dans son Caligula , Camus a introduit quelque chose d'un ange , noir certes, mais qui ne manque pas de séduction. D'ailleurs ne lui a-t-il pas donné la beauté physique qui, au théâtre, caractérise également la beauté morale en désignant pour l'acteur qui devait incarner le rôle, des artistes comme Gérard Philippe au charme incontesté ?

« Ne pas oublier que Caligula est un homme très jeune, pas aussi laid que le voudrait l'histoire, grand et mince, le corps un peu voûté , il a une figure d'enfant .. » (Camus)

Sa perversité estompée , sa cruauté édulcorée par la pratique d'une logique amorale, on se sent tenté de souscrire par instant à un esthétisme dérangeant que la médiocrité des patriciens qui l'entoure vient encore souligner .

Bien que Camus ait, dans sa version définitive, sensiblement réduit l'amour de Caligula pour Drusilla, ne peut-on interpréter la mort de sa sœur et amante comme la cause de la ruine de son âme et le motif de sa révolte contre les dieux qui ont inscrit dans le destin de l'homme l'absurdité d'une vie amputée par la mortalité . Chez ce "monstre" blessé la souffrance n'est pas absente.

Caligula : »J'ai besoin que les êtres se taisent autour de moi. J'ai besoin du silence des êtres et que se taisent autour de moi ces affreux tumultes du cœur » .

C'est au cœur de la douleur qui l'a mené aux confins de la raison et de la folie , que Camus fait prendre conscience à Caligula du sort injuste et si peu enviable réservé à l'homme par les dieux . De retour au Palais, après sa fuite où il apaisa son deuil, il s'épanche et livre l'amertume de ses pensées :

Caligula : »Les hommes meurent et ne sont pas heureux »

L'oeuvre des dieux est imparfaite , ils ont failli et la morale édifiée en leur nom n'est qu'un leurre :

- Caligula : « Les hommes pleurent parce que les choses ne sont pas ce qu'elles devraient être «

- Caligula : »Ce monde tel qu'il est fait , n'est pas supportable. J'ai donc besoin de la lune, ou du bonheur , ou de l'immortalité , de quelque chose qui soit dément peut-être , mais qui ne soit pas de ce monde »

Par cette fascination de l'impossible : "Je me suis senti tout d'un coup un besoin d'impossible " , Camus n'exprime-t-il pas la nécessité pour l'homme de contester le sort qui lui est réservé en s'efforçant de dépasser ses limites , de viser au-delà de la médiocrité , de revendiquer sa liberté pour construire sa vie ?

Refusant l'injustice divine , l'existence de Caligula sera alors un défi aux dieux qu'il prétend égaler jusque dans leur cruauté : « Puisque la vie n'a aucun sens quelle limite imposer à nos désirs, à nos pulsions quand on a le pouvoir, celui d'un empereur , le plus grand des hommes »

A ce moment, l'existentialisme de Camus est vivant mais un existentialisme non dépourvu d'un certain idéalisme qui à mon sens ne quittera jamais ce penseur généreux.

C'est ainsi également que les autres personnages définissent l'empereur fou : C'est un idéaliste (Hélicon) . Il voulait être un homme juste (Scipion) . Vous n'avez pas reconnu votre véritable ennemi, vous lui prêtez de petits motifs . Il n'en a que de grands et vous courez à votre perte .Sachez d'abord le voir comme il est, vous pourrez mieux le combattre .(Cherea)

C'est aussi à une critique de la tyrannie , du pouvoir absolu que Camus se livre dans la pièce, ce pouvoir qui concentré dans les mains d'un seul homme, prive tous les autres hommes de leur liberté .

Caligula : "Je viens de comprendre enfin l'utilité du pouvoir. Il donne ses chances à l'impossible. Aujourd'hui , et pour tout le temps qui va venir, la liberté n'a plus de frontières".

Critique du pouvoir , des institutions qui le soutiennent , de la morale qu'il engendre mais aussi de la soumission :

Caligula : "Je mensonge n'est jamais innocent . Et le votre donne de l'importance aux être et aux choses .Voilà ce que je ne puis vous pardonner ".

Caligula : " Et justement je vous hais parce que vous n'êtes pas libres " .

Caligula : " Dans tout l'empire romain , me voici seul libre. Réjouissez-vous il vous est enfin venu un empereur pour vous enseigner la liberté".

Le mot de Camus :

En 1958 pour justifier sa pièce :

On peut lire dans Caligula que la tyrannie ne se justifie pas même par de hautes raisons . L'histoire et particulièrement notre histoire , nous a gratifiés depuis de tyrans plus traditionnels : de lourds, épais et médiocres despotes auprès desquels Caligula apparaît comme un innocent vêtu de lin candide .Eux aussi se croyaient libres puisqu'ils régnaient absolument . Et ils ne l'étaient pas plus que ne l'est dans ma pièce l'empereur romain. Simplement celui-ci le sait et consent à en mourir , ce qui lui confère une sorte de grandeur que la plupart des autres tyrans n'ont jamais connue.

Camus parle aussi par Caligula pour porter un jugement pessimiste sur son époque : « Notez d'ailleurs qu'il n'est pas plus immoral de voler directement les citoyens que de glisser des taxes indirectes dans le prix des denrées dont il ne peut se passer. Gouverner c'est voler tout le monde sait ça . Mais il y a la manière. Pour moi je volerai franchement »

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