jeudi, 28 mars 2019 23:50

Pascal Quignard et la musique

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Pascal Quignard, Boutès

Ainsi que nous l’a transmis Homère, il existait aux temps mycéniens une île habitée par les Sirènes,

...des oiseaux au visage et aux seins de femmes et les navigateurs qui s’aventuraient trop près de son rivage, envoûtés par le chant des créatures, échouaient leurs navires sur les écueils et périssaient noyés.
Sur le chemin d’Ithaque, Ulysse pour satisfaire sa curiosité déjoua le sortilège en se faisant attacher solidement à son mât après avoir protégé ses compagnons en leur bouchant les oreilles avec de la cire.
Orphée protégea les Argonautes en couvrant la voix des sirènes par la puissance de sa lyre grâce à laquelle il avait su convaincre les divinités infernales de lui rendre Eurydice. Mais un seul d’entre eux, Boutès, l’imprudent, le téméraire, le dissident nous explique Pascal Quignard, défia le sortilège et sauta dans la mer pour rejoindre les sirènes.
Il fut sauvé par Aphrodite, la déesse née de la mer, qui en fit son amant, l’installa en Sicile et lui donna deux enfants, Eryx et Polycaon.
Cette légende au centre de laquelle se trouve le pouvoir ambivalent de la musique, musique orphique et musique originelle, envoûtement et émerveillement, excitation et apaisement, désordre et harmonie, ne pouvait échapper à Pascal Quignard qui entretient avec cet art des relations si passionnées.
Elle lui a inspiré ce livre magnifique dont je vous livre quelques extraits qui m’ont particulièrement touchée:


Là où la pensée a peur, la musique pense.
La musique qui est là avant la musique, la musique qui sait se « perdre » n’a pas peur de la douleur. La musique experte en « perdition » n’a pas besoin de se protéger avec des images ou des propositions, ni de s’abuser avec des hallucinations ou des rêves.
Pourquoi la musique est-elle capable d’aller au fond de la douleur ? Car elle y gît. […] Il s’est trouvé un penseur pour penser de fond en comble cet état d’abandon, de solitude, de carence, de faim, de vide, d’extrême menace mortelle soudaine, de nudité, de froid, d’absence de tout secours, de nostalgie radicale, éprouvé par chacun lors de sa naissance.
Qui ?
Schubert.
La musique commence par murmurer à l’oreille de celui qui l’aime et qui s’approche du chant qui l’enveloppe, où il consent à perdre son identité et son langage : Souvenez-vous, un jour, jadis, on a perdu ce qu’on aimait. Souvenez-vous qu’un jour vous avez tout perdu de tout ce qui était aimé. Souvenez-vous qu’il est infiniment triste de perdre ce qu’on aime.

Lu 127 fois Dernière modification le vendredi, 29 mars 2019 00:11
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