mercredi, 07 août 2019 00:26

Beethoven et la société Juive de son temps

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Romancier, penseur , musicologue, germanophile, profond admirateur de Beethoven sa vie entière,

...ayant vécu les déchirements de la première guerre mondiale , contemporain engagé de l’affaire Dreyfus et témoin de la montée du nazisme ,voilà qui peut expliquer que Romain Rolland, dans l’immense somme consacrée au grand compositeur allemand ait soigneusement rassemblé dans un chapitre spécifique les arguments réfutant les allégations d’antisémitisme attribué par Schindler à son ami musicien..
Il me semble important pour la mémoire de Romain Rolland et de Beethoven  de citer ce texte dans son intégralité :

Beethoven et la société juive de son temps

 

Il est un chapitre de la vie de Beethoven, qui n’a jamais été écrit, et qui est pourtant d’un intérêt actuel : — c’est celui des rapports de Beethoven avec les Juifs.
Ces rapports ont été considérables, mais leur connaissance a été faussée par l’homme qui s’est attribué le titre exclusif d’ « Ami de Beethoven », et qui le faisait graver sur ses cartes de visite : — Anton Schindler. Il fut assurément un défenseur dévoué de la mémoire de Beethoven. Mais Dieu préserve les grandes mémoires de ces défenseurs qui les confisquent à leur profit, et les font servir à leur mesquinerie d’intelligence, à leurs susceptibilités, et à leurs rancunes atrabilaires ! Au bout du compte, la somme du mal s’est si inextricablement amalgamée au bien qu’on se demande s’ils n’ont pas plus nui que servi à l’histoire vraie de celui dont ils se permettent d’usurper la voix. Dans le cas précis de Schindler, il s’ajoute encore cette cause de confusion, que sa mémoire était probablement déficiente, qu’elle embrouillait les dates et les souvenirs, même quand nul intérêt n’était en cause, et qu’à plus forte raison la passion n’avait aucune peine à déformer cette matière molle et incertaine, — sans qu’il eût même conscience de la déformation. Il en est venu, d’une édition à l’autre de sa biographie, de 1840 à 1860, à se démentir lui-même, à fabriquer un autre passé, qui s’accordât avec ses sautes d’humeur, avec ses brouilles et ses querelles de vieux bougon. Une de ses mauvaises actions a été de vouloir faire de Beethoven un antisémite. Alors que Wagner venait de publier, sous le pseudonyme de « Freigedank », son fameux pamphlet : « Le Judaïsme dans la musique » (1850), Schindler a insinué que Beethoven avait été un précurseur de « Freigedank », et qu’il haïssait tous les fils d’Israël en art , « parce qu’il voyait comment ils s’étaient tous jetés dans la nouvelle mode musicale, pour des mobiles de lucre et de profit ». — C’était inepte : car Schindler transposait, trente à quarante ans plus tôt, l’avènement des grands Juifs, Mendelssohn, Meyerbeer, etc. aux postes directeurs de la musique en Allemagne, contre quoi Wagner partait en guerre. Beethoven n’avait aucun motif de s’en préoccuper, le seul musicien juif d’éclat mondial étant, de son temps, le pianiste Moscheles, dont la virtuosité allait peut-être contre son goût, mais en qui il avait trouvé l’admirateur le plus respectueux et l’ami le plus dévoué, qui vint à son secours, aux heures de la dernière maladie. Mais c’était précisément à ce Moscheles que Schindler en avait; brouillé avec lui, après lui avoir prodigué les protestations de la plus chaleureuse amitié , sa rage jalouse ne lui pardonnait point d’avoir reçu et conservé de Beethoven des lettres d’effusions reconnaissantes — les dernières que Beethoven ait dictées sur son lit de douleur; — faute de pouvoir les nier, il partait en croisade contre toute la tribu d’Israël et il prétendait y entraîner aussi son maître, dont il avait l’impudence de vouloir faire le porte-bannière anachronique de l’antisémitisme de Wagner.
Il faut faire justice de cette imposture, à laquelle tout le caractère de Beethoven inflige un démenti, et que contredisent, de la façon la plus formelle, les faits de sa vie, ses amitiés, ses relations journalières.
Je mettrai ici à profit les renseignements puisés dans un Essai inédit, que m’a confié un collègue musicologue autrichien, bien connu, le docteur Josef Braunstein, destitué de sa chaire professorale et forcé de quitter l’Allemagne : — « Beethoven und die Juden, — Ein Beitrag zur Lebensgeschichte des Künstlers und zur Kulturgeschichte Wiens. »
Nous n’avons pas lieu de nous glorifier, en contemplant le chemin parcouru par l’intelligence européenne — et, spécialement allemande — en un siècle et demi. Il y a 160 ans, tous les grands esprits en Allemagne — Klopstock, Lessing, Gœthe, Schiller — et, au premier rang, le jeune Beethoven, saluaient avec transports l’avènement de l’Aufklärung, de la raison et de la fraternité universelles :
« Alle Menschen werden Brüder… »,
allait chanter l’Ode à la Joie. Et leur héros, trop tôt enlevé, l’empereur Joseph II, dont Beethoven écrivit la pathétique Cantate funèbre, avait le premier entrouvert aux Juifs la porte de la communauté humaine, par son édit de tolérance du 2 janvier 1782, que célébrait avec émotion Klopstock.
« Da stiegen die Menschen ans Licht… »,
chantait de son côté la cantate du jeune Beethoven, dont la mélodie devait être reprise par lui dans la dernière scène, libératrice, de Fidelio.
Le Dr Braunstein attire justement l’attention sur la dédicace en 1802 de la sonate pour piano op. 26 en ré majeur, à Joseph Edlen von Sonnenfels. Les dédicaces de Beethoven aux représentants de la pensée étaient rares, et celle-ci prenait les apparences d’une manifestation, étant donné le rôle exceptionnel de Sonnenfels, ce petit-fils de rabbin, qui, par la vigueur de son intelligence et l’intransigeance de son caractère, s’était fait le plus fougueux champion de l’Aufklärung, combattant sans ménagements sur tous les terrains, pour le progrès humain, contre tous les préjugés et les fanatismes (éducation, droit, administration, philosophie, beaux-arts). Il était vraiment, comme s’intitulait un hebdomadaire qu’il dirigeait : « Der Mann ohne Vorurteil » (l’homme sans préjugés). Il s’était fait mortellement haïr, à la cour, dans la société et dans la presse; mais Marie-Thérèse et Joseph II l’avaient protégé, et par ses hauts postes (Hofrat, Hochschullehrer, deux fois recteur, président de l’École des Beaux-Arts), il avait exercé, pendant un demi-siècle, une influence considérable, dans le sens de la libération intellectuelle. Nul n’avait plus fait pour préparer l’édit de tolérance et les réformes de l’enseignement. Une sœur de sa femme avait épousé Joseph Melchior v. Birkenstock, comme lui champion de toutes les idées libérales et rénovateur de l’instruction publique. Le salon Birkenstock était ouvert à Beethoven; il y rencontra Bettine; et la jeune Antonia v. Birkenstock qui épousa le banquier Franz Brentano, resta toute sa vie une de ses amies les plus tendrement vénérées. Dans les années de réaction qui suivirent la mort de Joseph II, les Sonnenfels et les Birkenstock restaient les témoins glorieux de la grande époque de l’Aufklärung, des droits de l’homme et de l’égalité : autour d’eux se groupaient les espoirs et les regrets des esprits indépendants. On n’a pas tort de rapprocher la dédicace à Sonnenfels de celle — (plus tard effacée) — de l’Eroica à Bonaparte. Toutes deux nous manifestent le feu révolutionnaire qui couvait, en ces années, dans le cœur de Beethoven. Il resta marqué, pour la vie, du « Joséphinisme » de sa jeunesse. Et qui disait : « Joséphinisme », disait : libération des Juifs.
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À dire vrai, la patente de tolérance de 1782 n’était qu’une première marche sur le chemin de la complète égalité des races. Elle ouvrait aux Juifs les Hochschulen, les Kunstakademien, les doctorats en médecine et en droit, le libre commerce et l’industrie. Mais elle ne les autorisait pas encore à former une communauté dans Vienne, à y avoir une synagogue, un culte public. Ils ne pouvaient acquérir le droit de cité et de maîtrise, ni le droit de propriété immobilière; ils n’avaient pas le droit d’établissement illimité. Le séjour durable à Vienne n’était accordé qu’à peu de familles, contre paiement d’une taxe de tolérance. Le nombre de ces familles tolérées ne dépassait pas 102, quand Beethoven vint à Vienne en 1792; et quand il mourut, il ne s’élevait encore qu’à environ 130 ou 135. La population juive totale de Vienne était, en 1800, de 231 000, qui se trouvaient toujours sous la menace d’expulsion. La petite élite privilégiée semblait sans peuple pour la soutenir. Mais c’est ici que se montrèrent l’extraordinaire énergie de cette race, et ses vertus d’intelligence et de labeur tenace, qui en très peu de temps, lui assurent des avantages sur les autres éléments, moins éveillés, moins laborieux, plus nonchalants et indisciplinés, de la société où ils ont reçu accès. Et c’est bien ce qui exaspère ceux-ci et les disposent à l’antisémitisme, en leur persuadant que ces avantages sont dus à l’intrigue. Ils feraient mieux d’en accuser leur propre faiblesse : car s’il est vrai qu’une minorité de race, par instinct de défense, se serre les coudes et pratique plus étroitement la solidarité que ceux qui ont pour eux la force du nombre, la vraie raison de ses succès a bien été, pour la communauté juive, dans l’incroyable énergie de chacun de ses membres, comme le démontre d’un seul coup d’œil jeté sur les généalogies de quelques-unes des familles juives de l’élite viennoise, au temps de Beethoven, les riches banquiers, industriels, grands commerçants privilégiés, Arnstein, Eskeles, Henikstein, Wetzlar, Biedermann, Herz, tous en relations étroites d’affaires et de société avec Beethoven. Pas un des membres de ces familles ne reste inactif; pas un qui ne soit, par son intelligence industrieuse, toujours en éveil, intéressée à tout, un échelon de la fortune, non pas seulement matérielle, mais sociale, morale, intellectuelle, de sa maison. Deux ou trois exemples suffiront :
Löwel Hönig, juif de Bohême, fait sa fortune dans les tabacs; il a trouvé de nouveaux procédés de macération. En 1782, il reçoit la régie d’État, et son fils Israël, qui en a la direction, est anobli en 1789; il est le premier juif non baptisé, au service de l’État, qui ait acquis la noblesse héréditaire. Son frère Adam, lui aussi anobli, pour les grands services qu’il a rendus dans le domaine financier et industriel, devient Adam Lazar Hönig v. Honikstein. Il est passionné pour la musique; et les dons musicaux se développent dans sa famille. Le Jahrbuch der Tonkunst de 1796 parle des concerts hebdomadaires de musique instrumentale qui sont donnés dans sa maison. Le fils aîné, Joseph, fonde à Vienne la célèbre Gesellschaft der Musikfreunde, qui existe encore aujourd’hui; et il intervient à maintes reprises dans les affaires de Beethoven. La fille de Joseph, Karoline, épouse l’illustre Orientaliste, Joseph Hammer-Purgstall, président de l’Académie autrichienne des sciences, à qui Beethoven doit sa connaissance des textes religieux et poétiques de l’Inde et l’attrait que cette pensée d’Asie exerce sur lui.
Abraham Wetzlar, fournisseur d’armées, fait baron d’empire en 1777, et converti au christianisme, mais l’un des fondateurs de l’association hébraïque « Chewra Kadisha » pour l’étude des Écritures, le service divin et la bienfaisance, a pour fils Raimund, un grand mécène, qui est parrain du premier enfant de Mozart, et fait connaître à celui-ci l’abbé vénitien, juif de naissance, Lorenzo Da Ponte, le futur librettiste de Figaro. Ce même Wetzlar est un des premier souscripteurs de Beethoven (trois exemplaires de l’op. 1); et c’est chez lui que se livre le fameux tournoi de piano entre Beethoven et le grand virtuose Joseph Wölffl.
Les Eskeles et les Arnstein sont les aristocrates de la tribu. Bernhard Freiherr v. Eskeles, d’une famille distinguée de savants, est conseiller financier de l’empereur et rend à la caisse de l’État d’éminents services; dans la banqueroute de l’Autriche, il sauve le crédit public; il fonde et dirige pendant vingt-trois ans la Österreichische Nationalbank; il participe aussi à la fondation de la Caisse d’Épargne de Vienne en 1819, et soutient de nombreuses œuvres de bienfaisance. Son nom inspire une confiance universelle. Cécile, sa femme, et sa sœur Éléonore Fliess, ajoutent au lustre de sa maison. Toutes deux « amies des arts et des sciences », protectrices d’hommes de talent, sont honorés de l’amitié et de l’estime de Gœthe.
Plus illustre encore et plus recherché est le salon de la belle-sœur d’Eskeles, Fanny, femme de son associé Adam Freiherr v. Arnstein. Chez elle se rencontraient, à l’époque du Congrès, dans de brillantes fêtes avec concerts, toutes les illustrations de la politique, de l’art et des sciences : Wellington, Metternich, Hardenberg, Humboldt, le prince Radziwill, le cardinal Consalvi. Metternich écrivait que la maison Arnstein était pour lui l’unique ressource de société, et que tout ce qu’il y avait de vivant et d’intéressant à Vienne y était réuni. — La fille d’Arnstein, Henriette, mariée à Heinrich v. Pereira, musicienne remarquable et d’une grande beauté, était admirée par le poète Grillparzer et le sculpteur Thorwaldsen. — Dans les années de misère et de banqueroute, causées par la guerre, une « société des femmes nobles pour l’encouragement du bien et de l’utile » (« Gesellschaft adeligen Frauen zur Beförderung des Guten und Nützlichen »), fondée en 1811, avait suppléé à l’insuffisance de l’État dans l’aide aux malheureux. Le nom des Arnstein s’y trouvait, dans la direction même, associé à ceux de la vieille noblesse, cependant sourcilleuse. Et ce fut la baronne Arnstein qui eut l’idée d’organiser en 1812 une magnifique fête de bienfaisance, où l’on exécuta l’Alexanderfest de Hændel devant 5 000 auditeurs. Theodor Körner, qui chantait une partie de basse dans le chœur, a célébré cette fête dans un de ses poèmes. Car le Tyrtée des guerres d’indépendance était un familier de ces maisons de haute finance juive, Arnstein et Eskeles, qui se signalèrent par leur patriotisme allemand et soutinrent largement de leurs fonds l’insurrection d’Andreas Hofer et l’Autriche dans sa lutte contre Napoléon.
Or, ces grands seigneurs du judaïsme viennois exercent, dès le premier jour, leur mécénat en faveur de Beethoven. De même que, dans les conseils de direction des fêtes de bienfaisance, les noms des Arnstein, des Henikstein, des Wetzlar, s’alignent à côté de ceux de la haute aristocratie, on les voit au premier rang des souscripteurs aux 3 Klaviertrios op. 1 de Beethoven. Dès ses débuts, Beethoven a accès dans ces familles de la haute finance juive; et Moscheles dit qu’il semblait y trouver plaisir, car on l’y voyait souvent, et les dames juives (Eskeles, Lewinger, Pereira) lui jouaient ses compositions. Il retire de cette situation de gros avantages matériels. Quand est fondée par Eskeles la Nationalbank d’Autriche, c’est une ruée du public pour acheter ses actions. Beethoven remet à Eskeles ses économies, 4 000 florins d’argent; et Eskeles, agissant pour lui, l’inscrit en 1819 pour huit actions de 600 florins argent, achetées au cours de 394 florins, — qui huit ans plus tard, lors de sa mort, vaudront 1 063 florins. C’est encore la banque Eskeles qui, dans la dernière maladie, fit parvenir à Beethoven les secours envoyés de Londres, à la suite de l’intervention du juif Moscheles. Et nous savons qu’Eskeles songea à trouver une place dans ses bureaux pour l’inutilisable neveu de Beethoven. Quoi de surprenant à ce que Beethoven écrivît dans l’album de la fille d’Eskeles, Marianna, plus tard comtesse Wimpfen, une mélodie sur ces paroles : « Der edle Mann sei hilfreich und gut » (« Que l’homme noble soit secourable et bon ! »). Cette fille, excellente musicienne, élève de Moscheles pour le piano, admiratrice passionnée, est une des rares invitées à la première audition intime du religieux quatuor en la mineur, op. 132.
Et qui édite ce beau quatuor et le quatuor en fa majeur, le dernier écrit par Beethoven ? L’éditeur juif Adolf Martin Schlesinger, de Berlin. Et qui édite les dernières sonates pour piano, op. 109, 110, 111 ? Schlesinger jeune, à Paris, où une filiale de la maison de Berlin a été fondée en 1822. Et c’est de là que sortira la Gazette Musicale de Paris, où le jeune Wagner célèbrera le culte de Beethoven (« Pèlerinage chez Beethoven ») (1841). Peu s’en est fallu que la Missa Solemnis ne parût chez Schlesinger. Le 1er mai 1822, Beethoven la lui offrait . Tant il était loin de trouver déplacé qu’une messe catholique — celle de ses œuvres qui lui tenait le plus au cœur — fût publiée par un éditeur juif ! — Il fallut qu’intervinssent injurieusement ses amis antisémites, Holz, Steiner, Peters, — ces deux derniers éditeurs, rivaux, jaloux, — pour lui faire honte d’une pareille offre . La brouille passagère qui s’ensuivit entre Beethoven et Schlesinger ne dura point. C’est avec Peters que Beethoven finalement rompit. Peters n’avait pas jugé de sa dignité de publier les Bagatelles, op. 119, qu’il trouvait indigne de Beethoven et de lui. Schlesinger les publia, en 1823. La réconciliation fut scellée en 1825, à la suite des articles pénétrants du juif Adolf Bernhard Marx, dans l’excellente gazette musicale, Allgemeine Musikalische Zeitung, fondée par Schlesinger à Berlin. Beethoven fut si touché de ces éloges intelligents, qui le vengeaient des ineptes appréciations de la réactionnaire Leipzige Allgemeine Musikalische Zeitung, qu’il écrivit à Schlesinger pour le remercier; il félicitait Marx, et l’encourageait dans cette voie nouvelle de la haute critique .
Depuis la mort du génial Hoffmann, Marx est le seul critique, dont Beethoven accepte et approuve les jugements.
Il y a plus : l’œuvre la plus intime de Beethoven, celle à qui il a confié les secrets de son cœur, sa nostalgie d’amour, le Liederkreis an die ferne Geliebte, est l’œuvre d’un Juif, le jeune Aloïs Jeitteles, étudiant en médecine, d’une famille de Bohême, distinguée dans tous les ordres de l’esprit (philologie, philosophie, belles-lettres, sciences de la nature), lui-même poète apprécié, ami de Tieck et traducteur des dramaturges espagnols. Quand il découvre le Liederkreis de Jeitteles, Beethoven est touché au cœur; il écrit au poète pour le remercier, il a retrouvé dans son élégie ses propres émotions, qu’il n’avait confiées à aucun autre, et ses impressions de la nature. — Il entra aussi en relations avec le cousin d’Aloïs, Ignaz Jeitteles, un des plus intelligents esthéticiens de son temps ; et il s’aida de ses conseils, dans des entretiens fréquents qu’il eut avec lui, pendant l’hiver 1821-1822. Il est bien regrettable qu’August Lewald, qui nous les a signalés et qui y assistait, n’en ait point pris note : car ils se rapportaient aux projets que faisait Beethoven d’un nouveau théâtre musical, et en particulier de ce fameux « Bacchus », qui l’obsédait depuis 1815 et qui nous reste la grande énigme du génie de Beethoven : quelle forme nouvelle du drame lyrique eût-il conçue ?
Les Jeitteles l’introduisirent dans un bruyant cabaret d’art de Vienne, aux allures mystérieuses, qui cachait sous des formes burlesques son extrême liberté d’esprit, et que la police de Metternich ferma en 1826, après huit ans d’existence : la Ludlamshœhle. Ce grand cénacle, qui fait songer aux dadaïstes ou surréalistes d’après la guerre de 1914, et qui était né de bouleversements analogues, comptait parmi ses initiés des écrivains comme Grillparzer, Rellstab, Rückert, Bauernfeld, Saphir, Seidl, Zedlitz, le peintre Deffinger, les musiciens C. M. v. Weber, Salieri, Gyrowetz, Benedikt, Moscheles, etc., l’acteur Anschütz, des représentants notoires du monde des affaires. Les directeurs étaient des Juifs de marque. Sa chronique a été écrite par le poète Ignaz Castelli, ami de Beethoven. Et le fils de Weber, dans la biographie de son père, en a croqué des types et des scènes pittoresques. La surdité de Beethoven l’empêcha de se soumettre au cérémonial bouffon du « Dignus intrare », et de fréquenter les réunions. Mais il y était honoré; et quand il mourut, les « Ludlamiten » participèrent aux obsèques : Anschütz lut le discours funèbre de Grillparzer; et de nombreux écrivains du groupe composèrent des poèmes à sa mémoire.
Il y aurait lieu de parler aussi des virtuoses juifs, qui, des premiers, ont combattu pour Beethoven et qui ont contribué à faire comprendre et applaudir ses grandes œuvres : — tel le violoniste H. W. Ernst, élève de Joseph Böhm, membre de la Beethoven quartett Society de Londres, que dirigeait Joachim et qui, sur quatre instrumentistes, comptait trois Juifs; — tel aussi Moscheles, qui écrivit l’arrangement pour piano de Fidelio, sous le contrôle amical de Beethoven, et qui se fit, malgré son éclatante renommée de grand virtuose, l’apôtre toujours humble et respectueux de celui qui avait été l’illuminateur de sa jeunesse . — Enfin, les Eppinger, dont l’un, qui administrait l’hôtellerie « Zum Römischen Kaiser », y faisait donner des concerts de Schuppanzigh, et en 1815 fit exécuter « Le Christ aux Oliviers », qu’on n’avait plus donné depuis dix ans. (Braunstein a beau jeu pour établir que ce fut un Juif qui décida du succès à Vienne du seul oratorio de Beethoven sur le Christ !) Chez Eppinger, Beethoven joue pour la première fois en public son grand trio op. 97.
Et nous ne parlons point de l’attrait mystérieux qu’exerça sur lui la fameuse Rahel (Levin, femme d’August Varnhagen v. Ense), qui s’y montra fort indifférente. Aussi bien n’était-ce pas elle qu’il aimait, mais à travers elle une chère figure qui lui ressemblait .
Bref, de quelque côté que l’on se tourne, dans la vie de Beethoven, on voit ses rapports intimes avec les Juifs et tout ce qu’il leur a dû. Il est absurde de s’attacher à cinq ou six passages de ses lettres où le mot « juif » est pris dans un sens dépréciateur, pour le taxer d’antisémitisme . Beethoven, dans ses moments de mauvaise humeur, qui étaient fréquents, n’avait pas coutume de ménager ceux, fussent-ils ses amis, qui avaient provoqué son impatience et ses soupçons; et le mot injurieux lui venait aussitôt à la bouche. À la façon du peuple, brutale, mais sans méchanceté, il traitait de « Juifs » (ou d’Italiens) les éditeurs, les gens d’affaires qui, pensait-il, essayaient de le rouler (il était lui-même âpre et retors en affaires). Cela ne touchait point à son estime pour les amis et les protecteurs juifs, dont il fut toujours environné; et l’antisémitisme eût été rejeté avec indignation par celui qui se disait « l’ami de l’entière humanité » (« Freund des ganzen Menschengeschlechts ») . — Il était si loin de cet esprit de race ou de religion intolérante qu’il s’en fallut de peu qu’en 1825 il n’écrivît une musique de fête (zur Weihe des Hauses) pour la consécration de la première synagogue publique ouverte à Vienne. On lui en avait fait la proposition; et il se fit soumettre le texte de la cantate, qui malheureusement ne le contenta point ; il était aussi absorbé, à cette époque, par trop de travaux pressants. Mais les Cahiers de Conversations en janvier-février 1825 portent les traces de ses hésitations. Et en fin de compte, la cantate fut écrite par un collègue catholique, qu’il estimait et qu’il avait peut-être recommandé, Joseph Drechsler, qui fut Domkapellmeister à S. Stephan . Ce fait démontre combien l’esprit de tolérance était alors répandu. Nul ne songeait à reprocher au kapellmeister le plus en renom de la cathédrale d’écrire pour l’inauguration de la synagogue. Même à cette époque de Sainte-Alliance et de réaction politique, la société aristocratique et la cour étaient beaucoup plus libres des préjugés de race et de religion que la bourgeoisie d’aujourd’hui. Beethoven n’avait aucun effort d’héroïsme à faire pour suivre la pente de sa propre nature, « seine bekannte Humanität » (lettre au Dr Bach du 23 octobre 1819).
Note au chapitre précédent

Voici les passages des quatre ou cinq lettres de Beethoven, qui ont été épinglés par certains biographes, pour lui attribuer des sentiments antisémites :

Lettre du 15 décembre 1800, à Frans Hoffmeister :
« Vous pouvez me fixer vos prix; et comme vous n’êtes ni Juif ni Italien, et moi non plus, nous nous entendrons toujours… »
— Or, en 1800, comme le fait observer Braunstein, sur 18 œuvres publiées, 15 avaient paru chez des Italiens, 3 seulement chez des Allemands, aucune chez des Juifs. Et par la suite, il ne se gêna pas pour traiter avec des Italiens (Artaria, Mollo, Cappi, Muchetti, Boldrini) et avec des Juifs.

Lettre du 28 novembre 1820, à Franz Brentano, au sujet des négociations avec Simrock de Bonn, pour la Missa Solemnis. Il le prie d’avoir égard à son avantage, « vis-à-vis de l’éditeur juif » (« und bitte Sie dann, was möglich ist, hiehey zu meinem Vortheil gegen den jüdischen Verleger eine kleine Aufmerksamkeit anzuwenden »).
Or il n’était nullement question en 1820 d’un éditeur juif (Schlesinger n’entra en lice qu’en 1821. Le « judischer Verleger » ne pouvait être que Simrock, nullement juif, son vieux ami d’enfance et de jeunesse à Bonn, son collègue à l’orchestre de la cour, et l’éditeur chez qui s’était nourri son avide appétit de lectures musicales. Si, comme il paraît évident, ce mot de « juif » se rapportait à Simrock, qui ne l’était pas, — simplement parce qu’il y avait entre eux une discussion de gros sous (un marché en louis d’or, que qu’un interprétait en pistoles, l’autre en ducats), on aurait là un exemple typique de l’abus que Beethoven fait du mot, dans un sens dépréciateur, nullement raciste. Et certes, il l’eût aussi bien mérité pour son propre compte : car dans les discussions d’intérêt, il eût rendu des points à un Juif !

Lettre du 26 juin 1822, à Peters, après une brouille provoquée avec Schlesinger par Peters : — « Schlesinger ne reçoit en tout cas rien de moi, car il m’a joué un tour de Juif » (« da er mir ebenfalls einen jüdischen Streich gemacht hat… »).
On ne sait pas trop de quel tour il s’agit; mais le mot, de mauvaise humeur, n’est pas bien méchant.

Lettre du 16 juillet 1823, à Ries, où il le prie d’offrir son nouveau quatuor « den Londoner musikalischen oder unmusikalischen Juden wohl anbieten — en vrai Juif » (sic, en français).

En fait, toutes ces boutades se ramènent à une certaine façon grossière de plaisanter ou de bougonner, qui avait cours dans la petite bourgeoisie et le peuple de Vienne, et qui a cours encore chez nous, parmi les gens mal élevés. Beethoven y attachait si peu d’importance qu’il employait en riant ces termes insultants, comme une boutade entre deux rustres, avec ses éditeurs juifs, comme le jeune Schlesinger, dont il n’avait qu’à se louer, et pour qui il avait écrit le canon : « Glaube und höffe. » Il le traitait, lui et les siens, de « Trödeljuden nahmens Schlesinger zwischen der Seine, der Thamse, der Spree und der Donau » (« Juifs de la friperie, du nom de Schlesinger [campés] entre la Seine, la Tamise, la Sprée et le Danube »). — Et Schlesinger ne s’en formalisait pas. Cela faisait partie du vocabulaire de la conversation entre gens du vulgaire, mal embouchés, mais non pas malintentionnés, qui se jettent à la tête, comme une insulte bouffonne, leur nom de race, ou de nation, ou de province. Dieu sait les gentillesses qu’on de tout temps échangées entre eux les Champenois, Lorrains, Bourguignons, etc… ! Elles n’ont jamais compromis l’unité française. Celles de Beethoven contre les Juifs n’atteignaient pas son sens de la solidarité humaine.
Il faut toujours distinguer, en chaque homme, entre l’intelligence éclairée qu’il a soi-même acquise et l’obscur instinct qui lui vient de loin, des bas-fonds de la race et du temps où il est né. De ce sombre subconscient, Beethoven avait sa large part, et il ne l’ignorait pas. Braunstein cite cette réflexion profonde, qui en dit long :
« Was die Dämonen der Finsternis angeht, so sehe ich dass diese auch beim dem hellsten Licht unserer Zeit sich nie ganz zurückscheuchen lassen » ( « En ce qui concerne les démons des ténèbres, je vois que même dans la plus claire lumière de notre temps ils ne se laissent jamais tout à fait repousser et intimider »). Le généreux idéal d’humanité qui était le meilleur de Beethoven, sa passion de servir la « leidende und bedürftige Menschheit » (« l’humanité qui souffre et qui a besoin ») se heurtait souvent en lui à ces « démons des ténèbres », ces âcres assauts de violence et de mépris, dont il ne possédait point le contrôle et dont il avait honte, après coup.

Lu 33 fois Dernière modification le mercredi, 07 août 2019 00:39
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