jeudi, 24 janvier 2013 00:00

J.M.Barrie Peter Pan

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James Matthew Barrie

(1860-1937)

James Matthew Barrie est septième et dernier enfant de la famille. Il écrit que sa mère vouait une admiration sans relâche à son frère. James était pour elle un fantôme – absent de son coeur. Mais le frère meurt dans un accident à l'âge de 13 ans, ce qui n'empêche pas James de continuer à s'y comparer, voir à s'y identifier dans l'espoir d'obtenir l'amour maternel.

Peter Pan, ce peut être le frère décédé : un mort ne grandit plus. Tous les enfants, sauf celui-ci, grandissent[...] Mais Pan, c'est aussi James « abandonné » de sa mère, James identifié à un enfant éternel car décédé.

Tous les enfants, sauf un, grandissent ...

« Tous les enfants, sauf un, grandissent » voici la première phrase du conte de James Matthew Barrie, celle qui nous ouvre les portes du Pays Imaginaire (en anglais,« le pays de jamais » Neverland, que certains traduisent aussi par « le pays de nulle part »).

Si il est vrai que Peter ne grandit pas physiquement, la signification de cette phrase est loin de s'en limiter à ceci. En effet, c'est avant tout sentimentalement qu'il ne grandit pas. Et s'il ne grandit pas sentimentalement, à quoi en est-il resté ? Qu'est-ce que le sentiment, dans la sphère de l'enfance ? Crochet semble indiquer rapidement et catégoriquement qu'il n'y a chez l'enfant que cruauté, point de sentiment :

« Grandir est une affaire tellement barbare !
Puis commencent les ennuis et pointent les sentiments. Pan a tant de chance de ne pas s'en encombrer !
Aimer ? Il ne le peut pas, c'est l'une des énigmes de son existence... »

Peter est un enfant. Et comme tous les enfants, il est d'une méchanceté inconsciente qu'on appelle cruauté. L'enfance a de ces dimensions énormes, infinies, sans limite et sans responsabilité. On le comprend quand on voit combien la responsabilité et « le poids des choses » insupporte Peter. En outre la hantise des enfants du conte est l'école : lieu des devoirs, lieu des obligations, lieu qui te bouffe ton temps. Bref, libre de tout, sans poids du passé, sans compte à rendre, dépourvu de sentiments puisqu'ils sont des choses qui nous attachent, Pan va même jusqu'à flotter dans les airs. L'enfance, c'est l'infini : l'infini du ciel, l'infini des étoiles. Il ne souffre aucune limite.

« Tous les enfants, sauf un, grandissent ».

Peter et le temps qui passe

Le passé est un poids excepté chez Peter, excepté chez l'enfant qui est tout entier innocence et tout entier présent. Si Pan oublie tout ce qu'il fait – il oublie ses aventures de la journée, il oublie Crochet, Clochette - c'est que pour lui, même le passé n'est pas un poids (un poids qui retient Crochet à l'instar des mélancoliques, ces gens habités par l'impression désagréables d'êtres « cloués au sol » comme des papillons sans poudre sur les ailes). Le passé est un poids, excepté chez Peter, excepté chez l'enfant[...] Il décolle alors du plancher à coup de poudre des fées et de pensées heureuses : tout le contraire du mélancolique et c'est ainsi qu'il nous échappe.

Mais si le passé de Peter n'existe pas, son avenir non plus. Le « A bientôt » de Pan rime pratiquement avec « A jamais », ce que Wendy a compris : l'avenir n'existe pas. Libéré de ces poids, le passé et le futur, est-il malheureusement enfermé dans le présent. Cet enfermement se traduit par une répétition. Ainsi, Peter va-t-il chercher Wendy chaque année (en oubliant quelques années au passage) pour que celle-ci joue le rôle de la mère (Peter, lui, avait été abandonné par sa vraie mère : mère qu'il va chercher « à répétition » à travers le jeu). Ainsi Peter va-t-il chercher la fille de Wendy lors que celle-ci a grandit. Ainsi, encore, va-t-il chercher la fille de la fille de Wendy[...] C'est la répétition, c'est la prison de l'éternel présent.

Peter et le temps qu'il fait

Après le temps qui passe, il y a le temps qu'il fait. En somme, le temps est traité en long, en large et en travers dans ce conte.

Au prime abord, le « patronyme » de Pan, tout de feuilles vêtu, fait référence au dieu de la nature (Pan) de la mythologie grecque. Peter, dieu de la nature ? Pourquoi pas ! A peine a-t-il quitté le Pays Imaginaire que l'hiver envahit celui-ci comme s'il faisait froid dans le fond de son coeur. Il suffit aussi du retour de Peter pour que le ciel rougeoie et que le soleil se pointe, et quand le garçon est triste c'est une nuit de tempête à Neverland. Comment, à la lecture de Peter Pan, ne pas penser à la Naturphilosophie qui a repris du poil de la bête en Allemagne depuis les années 1750 à travers des figures comme Goethe puis Schelling ? Comment ne pas penser au personnage de Werther lorsque d'été à hiver, il passe de joie à mélancolie, finissant, avec la mort de la nature, dans un romantique suicide ? Peter, dieu de la nature... sans oublier sa flûte de pan, symbole des créatures mythiques.

Entre le jeu et l'espérance : une rime

Le Pays Imaginaire et le pays du jeu, de la simulation, de l'imaginaire. On ne mange pas (nul besoin, ce serait une contrainte de trop pour l'enfance !) on ne mange pas, disais-je, il suffit de faire semblant « quand l'envie nous en prend ». La transition entre l'imaginaire de l'enfant et le Pays Imaginaire est facile.
Aussi, suffit-il de dire « je ne crois pas aux fées » pour qu'une fée meurt aussitôt. Et lorsque c'est Clochette qui vient à mourir, le ciel s'assombrit de la tristesse de Peter, le garçon et les enfants répètent « je veux que les fées existent, j'y crois, j'y crois ! » et voilà qu'elle re-vit.

En somme, Neverland, plateau de foire, pays de la simulation est le pays de l'espérance. Espérer, y croire, faire « comme si... » : c'est la rime que nous offre ce conte de fées.

L'histoire d'une tragédie

Revenons à Peter Pan, ce garçon cruel et sans sentiments.

Crochet insistait d'abord sur la cruauté et l'absence de sentiment de Peter « Aimer ? Il ne le peut pas... », par la suite il revient sur cette affirmation. D'un Peter aussi tranchant que tranché, on passe à un Peter nuancé ; d'un Peter habité de pensées heureuses, on passe à un Peter déchiré qui peine à voler (à ce titre, on aura déjà publié « Peter Pan, l'enfant triste »). D'un Pan hardiment dessiné par Crochet, on passe au garçon qui n'est « qu'une esquisse » dit Crochet, « sans envergure » dit Wendy.

Pan étant touché par les histoires d'amour, celles qui se terminent par un baiser, Crochet comprendra : Ce garçon n'est pas sans sentiments. Il était jusqu'à là insaisissable, ne se laissant jamais saisir, à toujours voler en toute légèreté et sans poids, à toujours échapper, il s'échappait à lui-même et se fourvoyait lourdement :

« Peter. - Je veux rester un garçon, m'amuser pour toujours !
Wendy. - Ça, c'est ce que tu prétends, moi je pense que c'est ta plus grande tromperie. »

C'est l'avènement du sentiment chez Pan, ou plutôt c'est le dévoilement du sentiment qui était déjà présent. Des sentiments masqués par les jeux, des sentiments parfois joués, feints mais qui ne devaient, pour Peter, jamais être vrais sous peine de contraindre :

... et Peter dit « C'est seulement pour faire semblant, hein ? »

Rien de tragique si sa tromperie eu égard à lui-même ne le poussait pas à refuser de grandir, le séparant du même coup de Wendy qui, elle, voulait grandir. Il devient de fait « seul et sans amour » comme le dit Crochet et comme Crochet lui-même. Sa tromperie oeuvre toujours, il y est pris au piège comme il est pris au piège dans l'éternel présent, ce qui ne l'empêche pourtant pas d'être attiré par amour maternel pour Wendy (qui jouait le rôle de sa mère). Peter veut avoir une place dans les coeurs, il ne le sait pas. Et justement, parce qu'il est attiré par amour en même temps qu'il continue la tromperie, Peter est déchiré :

Crochet de dire « Je sais ce que tu es ! .... Tu es une tragédie ! »

Nuancé, déchiré, hésitant, il peine à voler avant que Wendy ne lui donne un baiser. Le conte est devenu une histoire d'amour tragique (séparation au bout du compte, et répétition).

Crochet, le vieux Peter

Aussi nécessaire que Peter Pan : Crochet, l'adulte, méchant capitaine dandy obsédé par « le bon ton » (ou « la bonne et dû forme » selon la traduction).

Souvenez-vous qu'il est poursuivi par le crocodile au tic-tac. Souvenez-vous aussi que sa main, désormais crochet, a été engloutie par le crocodile. Bref : littéralement bouffé par le temps, il est à présent poursuivi par le temps. Crochet, homme d'âge mûr, c'est l'adulte par excellence. Wendy, amoureuse et sentimentale, plus adulte que Peter, passe dans le camp des pirates pour un bref instant. C'est le début de l'âge adulte qui se dessine pour elle. Autant dire que pour Pan, les adultes sont des pirates et inutile de rappeler que Crochet est le chef de ceux-ci.

Mais que dire de Crochet si ce n'est qu'il est pour ainsi dire l'alter-ego de Peter. Pour ma part, je dis « Crochet, le vieux Peter », aussi cruel que le garçon, aussi seul que lui, il se compare à Pan « tu meurs seul et sans amour, comme moi ». Loin de n'être qu'une esquisse, ses contours sont son nets et tranchés semblablement à son crochet. Crochet est là pour rappeler à Pan ce qu'il ne veut pas devenir.

Mais à la mort de Crochet – quand il se fait engloutir tout entier par le crocodile dont le tic-tac est mort : le temps est fini pour Crochet – c'est Peter Pan qui imite la voix de son défunt alter-ego adulte avant de prendre les commandes du nef.

En rupture du conte traditionnel (Alice et Peter)

Depuis Alice au Pays des Merveilles et De l'autre côté du miroir de Carroll, on est en marge du conte traditionnel. En effet, si le conte traditionnel se veut moraliste en illustrant la transition de l'enfance à l'âge adulte, montrant par là au lecteur-enfant ce que signifient des choses comme « la responsabilité », Alice et Peter Pan font rupture. L'un comme l'autre nous plongent dans une lecture de l'enfance, le premier se termine avant l'entrée dans l'âge adulte (puisque ce n'est pas son affaire) et le second se « termine » sur une enfance éternellement répétée, exactement comme il était ouvert « tous les enfants, sauf un, grandissent ». On n'aurait alors pas tout tort de penser qu'Alice et Peter Pan, ayant l'enfance seule pour objet privilégié, ont les adultes pour auditoire privilégié. Avec eux, c'est maintenant aux adultes de se pencher sur l'enfant...

Adam (Publié sur Philautarchie Décembre 2006)

 

Flying  , extrait   de la musique  de   James Newton Howard du film de  P.J. Hogan  sorti en   2003

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