mardi, 28 octobre 2014 00:00

Les nourritures terrestres

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"La necessité  de  l'option  me fut  toujours  intolérable; choisir  m'apparaissait non  tant  élire  , que  repousser  ce  que  je n'élisais  pas."

Un  livre de chevet  ., celui qui  m'a accompagné toute  ma vie  . Dès que  je l'ouvre   le style  d'André  Gide   agit  sur moi  comme  une  musique   ,  un  envoûtement . J'aime son  lyrisme  et   les images  qui  s'élèvent  de  sa prose , autant  d'hymnes  à la nature   ,  à  la vie,   aux sens     , à cette  mystique  paienne   comme un chant  qui remonterait  aux   premiers  âges  de  l'homme  et  de  la terre.

Pas  de  place  à  l'ordinaire où  à  la banalité  car au plus simple  objet  dans sa nature première  , pur , sans artifice,  primordial  il  élève  un cantique  . Les blés , les fruits ,les  fleurs,  le  sable , les sources  ou le vent , parfums, saveurs , caresses,  il  puise dans la perception  de chaque  élément   un  objet  de  volupté qui  devrait suffir  au  bonheur  d'exister  et  de  vivre  , la force vitale  des nourritures terrestres  .  

"Que mon  livre  t'enseigne à  t’intéresser   plus  à toi qu'à  lui-même , -  puis  à  tout le  reste  plus qu'à  toi." Voilà  ce que tu  pourrais lire   dans l'avant - propos et  dans les dernières  phrases des nourritures. Pourquoi  me  forcer  à  le  répéter  . A.G.

 

Ne te méprends pas  Nathanaël,  au titre  brutal  qu'il  m'a  plu  de donner  à ce livre; j'eusse  pu  l'appeler Ménalque, mais Ménalque  n'a jamais  ,  non  plus que  toi-même,  existé.  Le  seul  nom d'homme  est le  mien  propre, dont  ce livre eût pu se  couvrir;  mais alors comment   aurais-je  osé  l'écrire  ?

 Je m'y  suis  mis  , sans pudeur, et  si  parfois j'y  parle  de pays que je  n'ai  point  vus, de parfums que je n 'ai  point  sentis, d'actions  que je n'ai  point  commises  - ou de  toi  mon Nathanaël , que je n'ai  pas encore  rencontré-, ce n'est point par  hypocrisie, et  ces choses  ne  sont pas plus des mensonges que ce nom,  Nathanaël qui me liras, que je  te  donne, ignorant  le  tien  à  venir.

Et quand  tu  m'auras  lu, jette  ce livre - et sors. Je  voudrais  qu'il  t'eût  donné  le  désir  de  sortir -   sortir  de n'importe où,  de  ta ville, de  ta famille, de  ta chambre, de  ta pensée . N'emporte pas mon  livre avec toi. Si  j'étais  Ménalque, pour  te conduire j'aurais  pris  ta main  droite, mais ta main  gauche   l'eût  ignoré , et cette main serrée , au  plus tôt  je l'eusse  lâchée, dès  qu'on  eût   été loin des villes, et   que  j'eusse  dit  : oublie-moi.

Que mon  livre   t'enseigne  à  t’intéresser   plus  à toi qu'à  lui-même , -  puis  à  tout le  reste  plus qu'à  toi.

 

Voilà , de  temps en  temps je  viendrai ici  déposer  quelques  jolis   fruits  ou  fleurs  parfumées  ..... pour  être  peut  être à  notre  tour  d'autres Nathanël....

Livre  premier 

I

*

Nathanaël, j'aimerais te donner une joie que ne t'aurait encore donnée aucun autre. Je ne sais comment te la donner, et pourtant, cette joie, je la possède. Je voudrais m'adresser à toi plus intimement que ne l'a fait encore aucun autre . Je voudrais arriver à cette heure de nuit où tu auras successivement ouvert puis fermé bien des livres cherchant dans chacun d'eux plus qu'il ne t'avait encore révélé ; où tu attends encore ; où ta ferveur va devenir tristesse, de ne pas se sentir soutenue. Je n'écris que pour toi ; je ne t'écris que pour ces heures. Je voudrais écrire tel livre d'où toute pensée, toute émotion personnelle te semblât absente, où tu croirais ne voir que la projection de ta propre ferveur. Je voudrais m'approcher de toi et que tu m'aimes.


La mélancolie n'est que de la ferveur retombée .

Tout est capable de nudité ; toute émotion de plénitude.
Mes émotions se sont ouvertes comme une religion .Peux-tu comprendre cela : toute sensation est d'une présence infinie.

 

Nathanaêl, je t'enseignerai la ferveur.
Nos actes s'attachent à nous comme sa lueur au phosphore. Ils nous consument , il est vrai , mais ils nous font notre splendeur.
Et si notre âme a valu quelque chose, c'est qu'elle a brûlé plus ardemment que quelques autres.
Je vous ai vus, grands champs baignés de la blancheur de l'aube ; lacs bleus, je me suis baigné dans vos flots – et chaque caresse de l'air riant m'a fait sourire, voilà ce que je ne me lasserai pas de te redire, Nathanaël je t'enseignerai la ferveur.
Si j'avais su dire des chose plus belles, c'est celles-là que je t'aurais dites – celles-là, certes, et non pas d'autres.


Tu ne m'as pas enseigné la sagesse Ménalque. Pas la sagesse, mais l'amour.


*

(ajouté le 19.2 2015)

III

attenteNathanaël, je te parlerai  des  attentes . J'ai vu la plaine, pendant  l'été attendre;  attendre un peu  de pluie. La poussière  des routes était devenue  trop  légère et chaque  souffle la soulevait. Ce n'était  même  plus un désir;  c'était  une  appréhension. La terre  se gerçait de sécheresse  comme pour plus d'accueil  de  l'eau . Les  parfums des fleurs de la  lande  devenaient presqu'intolérables. Sous  le solei  tout  se  pâmait. Nous allions  chaque après-midi, nous  reposer  sous la terrasse, abrités un  peu  de  l'extraordinaire  éclat  du  jour. C'était le temps  où  les arbres  à   cônes, chargés de pollen,  agitent  aisément leurs branches pour répandre au  loin leur  fécondation. Le ciel  s'était  chargé d'orage  et  toute la nature attendait. L'instant  était  d'une solennité  trop  oppressante, car  tous les  oiseaux s'étaient  tus. Il  monta de la terrre  un souffle si brûlant que l'on sentit  tout  défaillir; le  pollen  des conifères  sortit  comme  une fumée  d'or des branches. --Puis  il  plut.

J'ai vu  le ciel  frémir  de l'attente de l'aube. Une à  une les étoiles se fanaient. Les prés  étaient inondés de  rosée; l'air n'avait que des caresses glaciales. Il sembla quelque temps  que  l'indistincte vie voulût s'attarder au  sommeil ,  et ma tête encore   lassée s'emplissait de  torpeur. Je montai  jusqu'à la lisière du bois; je m'assis; chaque bête reprit son travail  et  sa joie dans la certitude  que le  jour va venir,  et  le mystère de la vie recommença de s'ébruiter par chaque échancrure  des feuilles -Puis le jour vint.

Nathanaël,  que  chaque  attente ,  en toi,  ne soit  même pas  un désir, mais implement  une disposition  à  l'accueil. Attends  tout  ce qui  vient  à  toi . Ne désire que  ce que tu as. Comprends qu'à  chaque instant  du jour   tu  peux  posséder  Dieu  dans sa totalité. Que ton désir  soit de l'amour, et que ta  possession  soit  amoureuse. Car qu'est-ce qu'un désir qui n'est pas efficace ?

[...]

Regarde le soir  comme  si  le jour  devait y  mourir;
et le  matin comme  si toute chose  y  naissait.
Que ta vision  soit   à  chaque  instant  nouvelle
Le sage est celui qui  s'étonne  de  tout.

[...]

(ajouté  le  31.10.2014)

Lu 1591 fois Dernière modification le jeudi, 19 février 2015 22:33
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