vendredi, 18 janvier 2013 00:00

Malraux : La voie royale

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André Malraux
(1901-1976)

Ecrivain , homme d'action , homme politique et intellectuel français , Malraux milita contre le fascisme , le nazisme et le colonialisme.

Son oeuvre est le témoignage de ses engagements. il a participé à la Guerre d'Espagne du côté des Républicains en 1936 -1937. Anticolonialiste il milite contre l'injustice coloniale (l(Indochine enchaînée) Résistant au côté du Général de Gaulle il en deviendra après la guerre le ministre des affaires culturelles. Délaissant la politique il écrit de nombreux ouvrages d'Art dont Le musée imaginaire et la voix du silence.

Son premier roman  La Voie  royale  relate son aventure dans  l'ex-indochine où il est mêlé à un trafic d'oeuvres d'art ce qui lui vaut une peine d'emprisonnement , réduite grâce à l'intervention de ses amis Gide , Aragon, Breton , Mauriac..

Son récit est empreint de son idéalisme sur le dépassement de soi, la fraternité mais évoque également sa hantise du suicide et l'obsession de la vieillesse .

Mon résumé :

Le destin réunit bizarrement Claude Vannec , jeune archéologue à la recherche d'une vie hors du commun et Perken aventurier déjà vieux. Tous deux se lient d'amitié et partent à la recherche de trésors que constituent les ruines d'anciens temples Khmers enfouis dans la jungle du pays Shan .

Au delà de cette apparente chasse au trésor, les deux amis poursuivent chacun un idéal mettant en jeu leur vie : Claude avoue rechercher la gloire que la civilisation européenne étouffe tandis que Perken dévoile son besoin d'argent pour fournir des armes à un peuple insoumis , ainsi que sa recherche d'un ancien compagnon d'aventures « Grabot » mystérieusement disparu.

Leur longue marche dans un milieu naturellement hostile mais qui est aussi le refuge de « pirates » sera l'occasion pour les deux hommes de découvrir leurs points communs : l'obsession de la mort et leur détermination à rester maîtres de leur destin par le courage et le dépassement de soi. Refus de la déchéance de la vieillesse pour Perken, refus de la soumission à la souffrance ou à la peur, refus de la défaite pour Claude .

La seule issue honorable peut éventuellement se trouver dans le suicide.

L'image de Grabot, un homme fruste illuminé par son courage, illustre dans les discours que Perken tient  à son  ami, cette volonté absolue de vaincre le destin.

Finalement récompensés de leurs efforts, les bas-reliefs convoités sont enfin découverts et vont couronner le succès de leur aventure mais tout de suite la chance tourne , les guides les abandonnent et ils entrent en contact forcé avec les Pirates . Perken pressent le passage parmi eux de Grabot.. il le découvre effectivement dans la hutte d'un village , torturé, vaincu et condamné à une existence dérisoire dans une humiliation permanente. Toute dignité l'a quitté et avec elle la volonté de se supprimer pour échapper à sa condition sordide.

Leur sort ne fait aucun doute et Perken fidèle à ses idées provoque la mort dans une action desespérée. Son courage lui permet de négocier leur libération mais dans l'action il est blessé. Bien qu'ayant réussi à quitter avec Claude le village des pirates, la blessure est sans remède et il s'enfonce progressivement dans la déchéance physique. Espérant encore pouvoir assister à la révolte « des siens » il accepte son agonie et renonce à anticiper sa mort . En même temps Claude au chevet  de  son ami , découvre  la réalité de l'amitié.

La voie royale (extraits)

"La Voie Royale, la route qui reliait Angkor et les lacs au bassin de la Ménam. Aussi importante jadis que la route du Rhône au Rhin au Moyen Âge."

 

- Je pense que c'était un homme avide de jouer sa biographie, comme un acteur joue un rôle. Vous français, vous aimez ces hommes qui attachent plus d'importance à ..voyons, oui... à bien jouer le rôle qu'à vaincre." (Perken)

 

"- Le suicide ne m'intéresse pas.

- Parce que ?

- celui qui se tue, court après une image qu'il s'est formée de lui-même : on ne se tue jamais que pour exister. Je n'aime pas qu'on soit dupe de Dieu." (dialogue entre Perken et Claude )

.......

"L'atmosphère de la cabine retomba sur Claude comme la porte d'un cachot. La question de Perken demeurait avec lui, tel un autre prisonnier. Et son objection. Non il n'y avait pas tant de manières de gagner sa liberté ! Il avait réfléchi naguère, sans avoir la naïveté d'en être surpris, aux conditions d'une civilisation qui fait à l'esprit une part telle que ceux qui s'en nourrissent, gavés sans doute, sont doucement conduits à manger à prix réduit. Alors ? aucune envie de vendre des autos, des valeurs ou des discours, comme ceux de ses camarades dont les cheveux collés signifiaient la distinction ; ni de construire des ponts comme ceux dont les cheveux mal coupés signifiaient la science. Pourquoi travaillaient-ils, eux ? Pour gagner en considération. Il haïssait cette considération qu'ils recherchaient. La soumission à l'ordre de l'homme sans enfants et sans dieu est la plus profonde des soumissions à la mort; donc chercher ses armes là où ne les cherchent pas les autres : ce que doit exiger d'abord de lui-même celui qui se sait séparé, c'est le courage. que faire du cadavre des idées qui dominaient la conduite des hommes lorsqu'ils croyaient leur existence utile à quelque salut, que faire des paroles de ceux qui veulent soumettre leur vie à un modèle, ces autres cadavres? L'absence de finalité donnée à la vie était devenue une condition de l'action. A d'autres de confondre l'abandon au hasard et cette harcelante préméditation de l'inconnu. Arracher ses propres images au monde stagnant qui les possède...

Ce qu'ils appellent l'aventure, pensait-il, n'est pas une fuite , c'est une chasse : l'ordre du monde ne se détruit pas au bénéfice du hasard, mais de la volonté d'en profiter. "Ceux pour qui l'aventure n'est que la nourriture des rêves, il les connaissait; (joue : tu pourras rêver); l'élément suscitateur de tous les moyens de posséder l'espoir, il le connaissait aussi. Pauvretés. L'austère domination dont il venait de parler à Perken, celle de la mort, se répercutait en lui avec le battement du sang à ses tempes, aussi impérieuse que le besoin sexuel. Être tué, disparaître, peu lui importait : il ne tenait guère à lui-même, et il aurait ainsi trouvé son combat, à défaut de victoire. Mais accepter vivant la vanité de son existence, comme un cancer, vivre avec cette tiédeur de mort dans la main... (D'où montait sinon d'elle, cette exigence de choses éternelles, si lourdement imprégnées de son odeur de chair ?) Qu'était-ce ce besoin d'inconnu, cette destruction provisoire des rapports de prisonnier à maître, que ceux qui ne la connaissent pas nomment aventure, sinon sa défense contre elle ? Défense d'aveugle, qui voulait la conquérir pour en faire un enjeu...

Posséder plus que lui-même, échapper à la vie de poussière des hommes qu'il voyait chaque jour...." (Claude)

........

"Et tout à coup Claude découvrit ce qui le liait à cet homme, qui l'avait accepté sans qu'il comprit bien pourquoi : l'obsession de la mort."

......

" _ J'en viens donc à dire que la valeur essentielle accordée à l'artiste nous masque l'un des pôles de la vie de l'oeuvre d'art : l'état de la civilisation qui la considère. On dirait qu'en art le temps n'existe pas. Ce qui m'intéresse, comprenez-vous, c'est la décomposition, la transformation de ces oeuvres, leur vie la plus profonde, qui est faite de la mort des hommes. Toute oeuvre d'art en somme tend à devenir mythe.

"_ ......

"_ Les musées sont pour moi des lieux où les oeuvres du passé, devenues mythes, dorment, -vivent d'une vie historique- en attendant que les artistes les rappellent à une existence réelle. Et si elles me touchent directement c'est parce que l'artiste a ce pouvoir de résurrection... En profondeur, toute civilisation est impénétrable pour une autre. Mais les objets restent, et nous sommes aveugles devant eux jusqu'à ce que nos mythes s'accordent à eux....."(Claude)

......

"_ Si j'accepte un homme, je l'accepte totalement, je l'accepte comme moi-même. De quel acte, commis par cet hommes qui est des miens, puis-je affirmer que je ne l'aurais pas commis ?

_ ..... Et peu vous importe le lieu où l'amitié peut vous entraîner ?

_ Craindrais-je l'amour à cause de la vérole? Je ne dis pas : peu importe, je dis : j'accepte."

......

"_ Vous ne savez pas ce que c'est que le destin limité, irréfutable, qui tombe sur vous comme un règlement sur le prisonnier : la certitude que vous serez cela et pas autre chose, que vous aurez été cela et pas autre chose, que ce que vous n'avez pas eu , vous ne l'aurez jamais. Et derrière soi, tous ces espoirs, ses espoirs qu'on a dans la peau comme n'en aura jamais aucun autre être vivant..." (Perken)

......

"_ Il n'est peu-être pas plus difficile de mourir pour soi-même que de vivre pour soi-même, mais je me méfie... C'est quand on déchoit qu'il faut se tuer, mais c'est quand on déchoit qu'on aime de nouveau la vie..."( Perken)

......

" _ Vous savez aussi bien que moi que la vie n'a aucun sens : à vivre seul on n'échappe guère à la préoccupation de son destin.. La mort est là, comprenez-vous comme l'irréfutable preuve de l'absurdité de la vie..." (Perken)

" _ ....Vieillir, voilà , vieillir.

Surtout lorsqu'on est séparé des autres, la déchéance. Ce qui pèse sur moi c'est, - comment dire ?- ma condition d'homme: que je vieillisse, que cette chose atroce : le temps se développe en moi comme un cancer, irrévocablement.. Le temps, voilà.

....je ne veux pas être soumis." (Perken)

......

" - Toute ma vie dépend de ce que je pense du geste d'appuyer sur cette gâchette au moment où je suce ce canon. Il s'agit de savoir si je pense: je me détruis, ou : j'agis. La vie est une matière, il s'agit de savoir ce qu'on en fait...." (Perken)

.......

"- Vous voulez mourir avec une conscience intense de la mort , sans...faiblir?

- J'ai failli mourir. Vous ne connaissez pas l'exaltation qui sort de l'absurdité de la vie, lorsqu'on est en face d'elle comme d'une femme dé...

- déshabillée, Nue , tout à coup.....

Claude ne pouvait plus détacher son regard des étoiles:

- Nous manquons presque tous notre mort...

- Je passe ma vie à la voir. Et ce que vous voulez dire - parce que vous aussi, vous avez peur - est vrai : il se peut que je sois moins fort que la mienne. Tant pis! Il y a aussi autre chose de ..satisfaisant dans l'écrasement de la vie..

- Vous n'avez jamais pensé réellement à vous tuer ?

- Ce n'est pas pour mourir que je pense à ma mort, c'est pour vivre."

.......

"- attention !

Perken n'entendait plus. Ainsi cette vie déjà longue allait se terminer au milieu d'une flaque de sang chaud ou dans cette lèpre du courage qui avait décomposé Grabot, comme si rien , dans aucun domaine n'eut pu échapper à la forêt.........

Toute pensée précise était anéantie par ces êtres aux aguets: l'irréductible humiliation de l'homme traqué par sa destinée éclatait. La lutte contre la déchéance se déchaînait en lui ainsi qu'une fureur sexuelle, exaspérée par ce Grabot qui continuait à tourner dans la case comme autour du cadavre de son courage. Une idée idiote le secouait: les peines de l'enfer "choisies pour l'orgueil - .... - et le désir forcené que tout cela existât pour qu'un homme, enfin, pût cracher à la face de la torture, en toute conscience et en toute volonté, même en hurlant ."

.......

" une fois de plus il se trouva planté dans le sol, vaincu par sa chair, par les viscères, par tout ce qui peut se révolter contre l'homme. Ce n'était pas la peur, car il savait qu'il continuerait sa marche de taureau. Le destin pouvait donc faire plus que détruire son courage ...."

.......

" - Maintenant , il n'y a rien de pire que ce qui était l'espoir."

.......

"Comme pour se délivrer de l'empire des rares unions humaines, tous deux regardaient la fenêtre...

.......

" Le visage a imperceptiblement cessé d'être humain" pensa Claude. Ses épaules se contractèrent ; L'angoisse semblait inaltérable comme le ciel au-dessus de la lamentation funèbre des chiens qui se perdait maintenant dans le silence éblouissant : face à face avec la vanité d'être un homme, malade de silence et de l'irréductible accusation du monde qu'est un mourant qu'on aime. Plus puissante que la forêt et que le ciel, la mort empoignait son visage, le tournait de force vers son éternel combat. "Combien d'être à cette heure, veillent de semblables corps?" Presque tous ces corps perdus dans la nuit d'Europe ou le jour d'Asie, écrasés eux aussi par la vanité de leur vie, pleins de haine pour ceux qui au matin se réveilleraient, se consolaient avec des dieux. Ah ! qu'il en existât, pour pouvoir au prix des peines éternelles, hurler, comme ces chiens , qu'aucune pensée divine, qu'aucune récompense future, que rien ne pouvait justifier la fin d'une existence humaine, pour échapper à la vanité de le hurler au calme absolu du jour, à ces yeux fermés, à ces dents ensanglantées qui continuaient à déchiqueter la peau.. Echapper à cette tête ravagée, à cette défaite monstrueuse ! ...Les lèvres s'entrouvraient.

" _ Il n'y a pas ....de mort... Il y a seulement ..moi.. qui vais mourir..."

...........

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Lu 1183 fois Dernière modification le mardi, 19 août 2014 20:06

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