samedi, 08 juin 2013 00:00

Le petit livre rose à croix jaunes

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(Aragon : 1939. Reconnaissance à l'Allemagne.)

Comme nous progressions le long du plateau de Nouvron-Vintgré, par cette belle fin d'août 1918,nous trouvâmes, dans un élément de tranchée abandonné, un grand jeune homme, dont le casque cachait les yeux, et la bouche était ouverte.

II avait été surpris lisant, et il était demeuré assis, mais la tête renversée, et le livre était tombé à terre à côté de lui ; un livre petit, couvert d'une toile vieux rose à croix jaunâtres, et je le ramassai. C'était une anthologie des poètes allemands parue à Cologne pendant la guerre. Émile, mon tampon, qu'on appelait Casse-casse, pendant que je regardais le bouquin, avait soulevé le casque pour voir le visage : il en sortit, d'un trou affreux, un vol bourdonnant de mouches.

Que lisait-il quand la mort l'atteignit ? Liliencron, Richard Dehmel, Franz Werfel ? Ou ces traductions surprenantes de Baudelaire, de Mallarmé et de Rimbaud, qui sont devenues des poèmes allemands avec Stefan George ? Je ne sais. Mais j'ai longtemps gardé ce message qu'avait laissé pour moi ce jeune homme inconnu. Ce livre par lequel, au-dessus des tranchées, m'arrivait la voix de la véritable Allemagne. J'y appris l'" a-b-c " de la nouvelle poésie germanique, j'y pris le goût de la connaître.

La guerre finie, c'est à Strasbourg, à l'enseigne de La Mésange, que je découvris Rainer Maria Rilke sous les espèces d'une plaquette :

" Die Weise von Leben und Tod des Cornets Christoph Rilke ". C'est à Sarrebruck que je lus Die Armen, d'Heinrich Mann, mais c'est à Boppard-sur-le-Rhin que je compris enfin cet échange extraordinaire entre les peuples qu'on appelle la poésie et qui fait que Guillaume Apollinaire a pu écrire en français, à la manière d'Henri Heine, les plus beaux vers à la louange de ce pays étranger, pourtant si puissant sur le coeur français, qu'il semble que ce soit ici que se reconnaissent Hugo et Schiller, Arnim et Nodier :

Le Mai le joli mai en barque sur le Rhin
Des dames regardaient du haut de la montagne
Vous êtes si jolies mais la barque s'éloigne
Qui donc a fait pleurer les saules riverains ?
Or des vergers fleuris se figeaient en arrière
Les pétales tombés des cerisiers de mai
Sont les angles de celle que j'ai tant aimée
Les pétales flétris sont comme ses paupières.
Sur le chemin du bord du fleuve lentement
Un ours, un singe, un chien menés par des Tziganes
Suivaient une roulotte traînée par un âne
Tandis que s'éloignait dans les vignes rhénanes
Sur un fifre lointain un air de régiment.
Le mai, le joli mai a paré les ruines
De lierre, de vigne vierge et de rosiers
Le vent du Rhin secoue sur les bords les osiers
Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes.

Je ne voulais citer de ceci que les deux premiers vers, et puis il a fallu que les autres suivissent. On ne peut se faire une idée de la contrebande qu'étaient ces vers français au temps de la guerre pour la nostalgie de l'Allemagne qu'ils comportaient. Apollinaire même en était gêné, il s'en sentait compromis. Et ayant corrigé un vers du poème les Colchiques, publié dans Alcools en 1913,

" Le gardien du troupeau chante tout doucement "

pour lui préférer :

" Le gardien du troupeau chantonne en allemand. "

Apollinaire, avec la guerre, était revenu, effrayé, à la première version.

C'était le temps des poètes épouvantés. Jules Romains dans la première édition d'Europe n'avait pas osé écrire, à côté des noms des grandes artères des capitales, " Friedrich Strasse " : il avait traduit " rue Frédéric ", pour faire plus français.

Pour moi qui connaissais par coeur les paroles de Tristan et Isolde et dont le héros était Parsifal, que pensais-je au milieu de cette débâcle de la dignité ? Je murmurais les mots de l'Enchantement du vendredi saint. Ils étaient ma protestation intime contre la sottise. J'étais parti pour le front, volontaire : mais c'était qu'il me fallait à tout prix un air pur, et je portais en moi comme le château de mes rêves cette Allemagne interdite que j'aidais gaiement à combattre.

Je participais de la folie, et du mélange général de toutes les notions, dans la mesure même de ma révolte. Le sens profond de ces contradictions m'échappait : j'aimais Wagner, et Schelling, et Albert Dürer, et Schumann, et le Roi des Aulnes, et la Lorelei. Je n'étais pas très sûr du droit que j'avais à cet amour. Et par là je n'étais pas si loin des blasphémateurs imbéciles qui tous les jours dans la presse française écrivaient des choses à défaillir de honte, sur les poètes, les penseurs et les musiciens allemands.

Après quatre ans de guerre, pendant lesquels de singuliers maîtres nous avaient, par les moyens les plus puissants, détournés de cet héritage de chansons et de hautes pensées, qu'il était difficile à un jeune homme isolé, et qui acceptait mal que les valeurs de l'esprit fussent à la merci de la tourmente, de renouer les liens rompus entre la douce Allemagne des Lieder et des philosophes et le monde où il vivait, borné par les nécessités de la guerre et éclairé par les cathédrales en flammes !

Le petit livre rose à croix jaunes avait joué pour moi un grand rôle. Il m'avait appris le mensonge des maîtres, de Barrès à Bergson, qui rejetaient avec l'ennemi, ce qui ne saurait être l'ennemi de la France, la pensée allemande, prisonnière des barbares comme la nôtre, et comme la nôtre chantant dans ses chaînes.

J'écris ceci à l'aube de 1939. Vingt et une années se sont écoulées depuis cette découverte auprès d'un cadavre dont la dernière pensée fut sans doute au jeu pacifique des rimes. Le temps d'une majorité de l'esprit. Mais le monde n'a pas crû en sagesse, et le cauchemar passé nous remet à pied d'oeuvre aujourd'hui, devant les mêmes menaces où l'esprit risque de sombrer.

C'était la guerre alors. Mais n'est-ce point la guerre aujourd'hui ? Quand j'écris ces mots dans un bureau paisible, j'ignore si, le temps que paraisse la revue à laquelle ils sont destinés, cette guerre ne sera point un fait à tous sensible, une guerre au sens ancien du mot.

Mais même sans cela..

Je dis que nous sommes en guerre, nous autres Français, avec l'Allemagne. Une guerre qui se fait par d'autres moyens, voilà tout. D'une minute à l'autre le recours aux moyens classiques est possible. Une guerre qui dure depuis plus de deux ans, et où d'autres se battent pour nous. Je dis qu'il faut être insensé pour ne pas reconnaître ce fait : nous sommes en état de guerre. Et dans ce moment surtout où d'hypocrites tentures cachent le combat véritable, peut-être plus encore, autrement que de 1914 à 1918, il est nécessaire aux Français de se durcir, et de savoir même être injustes, et de haïr, pour être aptes à résister.

Pourtant il est entre ces deux époques, entre la guerre d'alors et cette guerre d'aujourd'hui, une différence qui nous rend plus facile de continuer à aimer cette Allemagne-là qui n'est pas notre ennemie, l'Allemagne humaine et mélodieuse.

C'est que, dans cette guerre que nous font aujourd'hui les Allemands, ils ont tourné leurs premières armes contre leurs poètes, leurs musiciens, leurs philosophes, leurs peintres, leurs acteurs. Et ceux d'aujourd'hui, les vivants chassés avec leur trésor dans la gorge et le coeur, et ceux d'hier, les morts glorieux, dont les noms sont effacés des frontons où règne la croix gammée. Et ce n'est plus qu'en France qu'on peut lire Heine, Schiller et Goethe sans trembler.

Il pouvait bien avoir vingt ans, alors, le jeune homme du plateau de Nouvron, qui mourut en lisant des vers. Werfel, qui peut-être à la dernière minute enchanta sa jeunesse, nous l'avons reçu à Paris, exilé, avec les derniers rêves de Vienne dans les yeux.

Aussi prends-je les devants de l'injustice qui va venir, parce que j'ai connu les outrages d'autrefois. Avant que la colère française n'ait ses égarements, et que la haine juste des hommes d'Hitler ait levé dans tous les coeurs français ce délire qui accompagne les batailles, et entraîne de regrettables méprises qui ne se peuvent éviter, je veux élever la voix et dire ma reconnaissance à la véritable Allemagne.

Je veux dire des mots dont on puisse un jour se souvenir dans l'orage. Je veux pendant qu'on peut encore m'entendre affirmer que cette véritable Allemagne, c'est pour elle que nous nous battrons, comme se battent pour nous les libres fils de l'Espagne, malgré nos trahisons, nos lâchetés envers elle, et les marchandages de nos maîtres, et le trafic atroce de la liberté. [.]

Il est des écrivains d'Allemagne qui ont joué leur vie sur la liberté. Ceux-là précisément que j'appris à connaître, encore soldat, dans ces petits villages d'Alsace où m'amenaient les hasards de garnison après l'armistice, et où les plus simples de mes idées courantes étaient bouleversées par une jeune fille qui venait de me prêter un poème d'Arno Holz, je crois, et qui brusquement (peut-être pour la rime) entrait en désaccord violent avec moi à propos du von der Golz : " Mais c'est un héros, voyons ! s'écriait-elle. Toutes les jeunes filles en sont amoureuses ! " Pour moi, von der Golz était une sorte de très bas et très rusé agent d'espionnage, qui avait fait du vilain travail en Turquie. Impossible de s'entendre : elle a fini par épouser un officier américain.

Vous croyez que je plaisante ? C'est alors que j'ai rencontré pour la première fois dans leurs livres ces hommes qui, pendant quinze ans, furent la gloire de l'Allemagne, et qui ne se sont pas inclinés devant son asservissement. Ces hommes chassés dont la voix monte encore de Suisse, de Hollande, d'Angleterre, de France, de Russie ou d'Amérique vers leur patrie muselée.

Et il y a ceux qui se sont tus, et qui vivent encore là-bas, dont je craindrais d'écrire le nom. On ne les entend plus. Leur coeur bat-il encore ?

Toute la vie allemande s'est réfugiée dans ceux qui incarnent l'éternelle amitié des peuples de France et d'Allemagne, si souvent opposés par leurs maîtres, et dont à travers les siècles les échanges de pensées ont plus fait pour la vie que jamais les guerres fratricides n'ont pu faire pour la mort.

Toujours ce furent les hommes chassés de France par les tyrans, comme ces protestants au lendemain de la révocation de l'Édit de Nantes, ou d'Allemagne comme ces esprits libres du XIXe siècle qui fécondèrent le romantisme français, toujours ce furent les émigrés de la liberté qui scellèrent valablement l'union de nos cultures, garante de l'union, lointaine encore, hélas ! de nos deux pays. [.]

Il faudrait faire connaître ces textes des grands émigrés du passé pour lutter contre cette haine qui renaît des pogroms, et qui ne sait pas distinguer entre l'Allemagne immortelle et ses maîtres d'un jour. On connaît trop peu Börne, Büchner, on ne lit pas assez Heine en France.

Mais écrivant ceci, il vient à l'esprit que ce dédain injustifié des morts est moins révoltant que l'ignorance commune des vivants. N'y a-t-il point des Heine, des Büchner, des Börne parmi nous, qui respirent ? Ce sont eux, les vivants, qu'il faut lire, eux, la protestation ailée et palpitante de l'âme allemande !

C'est peu que d'attester les liens du passé. Il faut témoigner des liens d'aujourd'hui, des hommes vivants. Il y a Thomas Mann et il y a Bertoldt Brecht, il y a Heinrich Mann et il y a Anna Seghers, il y a Lion Feuchtwanger et il y a Willi Bredel, il y a Emile Ludwig et il y a Egon-Erwin Kisch, il y a Erich-Maria Remarque et il y a Ludwig Renn, il y a (sans vouloir sanctionner ici l'annexion brutale de l'Autriche) Franz Werfel et Musil. Et tant de noms qui sont l'espoir et l'hymne de l'avenir. Il y a des chansons, des histoires et des clameurs vivantes. Il y a tout ce qui passe en eux du grand peuple muselé, et qui trouve pour s'exprimer leurs paroles ardentes, leur talent, leur colère.

Tout ce qui est vraiment français en France devrait connaître, aimer et défendre cette Allemagne de l'exil. On est loin du compte, mais si peu que nous soyons à en avoir conscience, remercions en eux leur patrie de tout ce qu'elle nous a donné de Hölderlin à Schumann, de Hegel à Wagner, de Heine à Wedekind. Regardons-les : ils sont l'exemple, ils sont ceux qui n'ont pas failli.

Je me dois personnellement de reconnaître ici une dette, une dette de la France envers eux. Aux jours de septembre, certains d'entre eux, je le sais, j'en suis témoin, étaient prêts à défendre jusqu'au sol de notre patrie avec leurs bras, avec le mur de leurs poitrines. Cela, je ne l'oublierai jamais, et tant que j'aurai une voix pour crier, je ne le laisserai pas oublier aux autres.

Est-ce que l'amour allemand de la liberté n'a pas déjà porté ce courage de l'esprit jusqu'au Tage, jusqu'à l'Èbre ? Nous avons vu là-bas, où déjà se défendait notre France, que ce ne sont pas de vaines paroles, et que face à l'ennemi commun de leur peuple et du nôtre, les écrivains de la libre Allemagne savaient échanger " l'arme de la critique contre la critique par les armes ".

Exemple où se confondent la tradition française et la tradition allemande. Si bien que nous pouvons, nous Français, demander avec eux notre commune règle de conduite à Goethe, à la plus haute image de l'esprit humain : le docteur Faust, qui, sur le point de mourir, s'écrie : " Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie qui, tous les jours, se dévoue à les conquérir et y emploie, sans se soucier du danger, d'abord son ardeur d'enfance, puis sa sagesse d'homme et de vieillard. Puissé-je jouir du spectacle d'une activité semblable et vivre avec un peuple libre sur une terre de liberté ! "

Reconnaissance à l'Allemagne. Il faut qu'on sache que cette reconnaissance n'est point passive. Qu'elle suppose entre nos mains, dans nos coeurs, un dépôt sacré que nous ne laisserons point atteindre. Ce bien suprême de l'homme, cette culture annihilée par les forces qui parent de la dérision du sang et de la race les dévastations de l'esprit, renaît dans le jardin de France, et c'est l'Allemagne spirituelle que nous défendrons demain quand ses persécuteurs viendront attaquer notre sol.

Reconnaissance à l'Allemagne. Elle serait un vain mot, si nous ne mettions point à son service la force, si nous n'opposions à l'Allemagne d'airain, l'airain français protecteur de l'esprit.

Reconnaissance à l'Allemagne. Elle exige que nous nous préparions au combat matériel. Elle exige de chaque coeur français la disponibilité de sa force, l'exercice de sa volonté. Elle exige, pour le jour où ceux qui en 1938 ont par deux fois été pourchassés l'esprit de l'Allemagne au-delà des frontières de la férocité, voudront à nouveau abattre les limites des peuples, que chacun d'entre nous sache qu'il n'est point le défenseur que de sa liberté, mais de celle même de cette Europe soumise à la force et qu'on appelle Allemagne, et qu'on appelle Autriche, et qu'on appelle Bohême. hélas !

Et je pense à mon aide-major qui sifflait Der Gute Kamarad sur les Hauts-de-Meuse. Oui, il avait raison, et si nous pouvions les leur faire entendre, n'éveilleraient-elles pas dans le coeur même des armées de l'ennemi un écho fraternel les notes de l'éternelle chanson d'Allemagne dans une bouche française, je veux dire les paroles que voici :

" Wer das Schwert erhebt gegen das Volk, der wird durch das Schwert des Volkes umkommen. Deutschland ist jetz ein Leichenfeld, bald wird es ein Paradies sein " (1).

Ainsi écrivait Büchner en 1834, à la veille de l'exil, dans le Hessische Landbote, et cette phrase optimiste ne s'est jamais effacée de ma tête depuis le jour que je l'ai lue.

(1) " Celui qui lève l'épée contre le peuple, celui-là périra par l'épée du peuple. L'Allemagne est maintenant un cimetière, bientôt elle sera un paradis. "

Aragon (extraits d'un texte publié dans Commune n° 66, février 1939.)

Lu 824 fois Dernière modification le jeudi, 25 septembre 2014 22:12

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