La Légende des siècles
Booz endormi
(extraits)
Booz
s’était couché de fatigue accablé
……….
Sa
barbe était d’argent comme un ruisseau d’avril.
Sa
gerbe n’était point avare ni haineuse ;
Quand
il voyait passer quelque pauvre glaneuse :
« Laissez
tomber exprès, des épis » disait-il.
Cet
homme marchait pur loin des sentiers obliques
Vêtu
de probité candide et de lin blanc ;
Et,
toujours du côté des pauvres ruisselant,
Ses
sacs de grains semblaient des fontaines publiques
……
Et
ce songe était tel, que Booz vit un chêne
Qui
sorti de son ventre allait jusqu’au ciel bleu ;
Une
race y montait comme une longue chaîne ;
Un
roi chantait en bas , en haut mourait un Dieu
……..
Quand
on est jeune, on a des matins triomphants ;
Le
jour sort de la nuit comme d’une victoire ;
Mais
vieux, on tremble ainsi qu’à l’hiver le bouleau ;
Je
suis vieux, je suis seul, et sur moi le soir tombe,
Et
je courbe Ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,
Comme
un bœuf ayant soif penche son front vers l’eau. »
…………..
Booz
ne savait pas qu’une femme était là,
Et
Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d’elle.
Un
frais parfum sortait des touffes d’asphodèle ;
Les
souffles de la nuit flottaient sur Galgala.
L’ombre
était nuptiale, auguste et solennelle ;
Les
anges y volaient sans doute obscurément,
Car
on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque
chose de bleu qui paraissait une aile.
………….
Ruth
songeait et Booz dormait ; l’herbe était noire ;
Les
grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;
Une
immense bonté tombait du firmament ;
C’était
l’heure tranquille où les lions vont boire.
Tout
reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;
Les
astres émaillaient le ciel profond et sombre ;
Le
croissant fin et clair parmi ces fleurs de l’ombre
Brillait
à l’occident et Ruth se demandait,
Immobile,
ouvrant l’œil à moitié sous ses voiles,
Quel
Dieu , quel moissonneur de l’éternel été,
Avait
en s’en allant, négligemment jeté,
Cette faucille d’or dans le champ des étoiles.
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Le parricide
(Extraits)
Un
jour, Kanut, à l’heure où
l’assoupissement
Ferme
partout les yeux sous l’obscur firmament,
Ayant
pour seul témoin la nuit, l’aveugle immense,
Vit
son père Swèno, vieillard presqu’en démence
Qui
dormait, sans un garde à ses pieds, sans un chien ;
Il
le tua disant : « lui même n’en sait rien. »
Puis
il fut un grand roi.
………
Une
goutte de sang tomba sur le linceul
…….
Le
linceul était rouge et Kanut frissonna.
Et
c’est pourquoi Kanut, fuyant devant l’aurore
En
reculant, n’a pas osé paraître encore
Devant
le juge au front duquel le soleil luit ;
C’est
pourquoi ce roi sombre est resté dans la nuit,
Et,
sans pouvoir rentrer dans sa blancheur première,
Sentant,
à chaque pas qu’il fait vers la lumière,
Une
goutte de sang sur sa tête pleuvoir,
Rôde éternellement sous l'énorme ciel noir.
...........
Le vieux raisonneur
(extrait)
Bon ! La guerre !
toujours la guerre ! encor la guerre !
Quoi ! voilà six mille
ans que l’homme est sur la terre,
A ce qu’on dit, - je crois
qu’il est plus vieux que ça,
Et que Moïse en sait moins
long que Spinoza
Mais n’importe ! –
Voilà sur la terrestre plage,
Le genre humain ayant six mille
ans, un bel âge,
Et depuis six mille ans il
n’a pu se guérir
Du talent de tuer et de l’art
de mourir !
Et depuis six mille ans que le
soleil se lève,
Ventre Saint-Gris ! Adam
n’a su faire avec Eve
Que ce Bêta d’Abel et ce
gueux de Caïn !
………..
les châtiments
Aux
femmes
(Extraits)
Quand tout se fait
petit, femmes, vous restez grandes.
En vain, aux murs
sanglants accrochant des guirlandes,
Ils ont ouvert le bal
et la danse ; ô nos sœurs,
Devant ces scélérats
transformés en valseurs
Vous haussez, Châtiment !
vos charmantes épaules.
Votre divin sourire
extermine ces drôles.
En vain leur frac brodé
scintille ; en vain , brigands,
Pour vous plaire ils
ont mis à leurs griffes des gants,
Et de leur vil
tricorne ils ont doré les ganses ;
Vous bafouez ces
gants, ces fracs, ces élégances,
Cet empire tout neuf
et déjà vermoulu.
Dieu vous a tout donné,
femmes ; il a voulu
Que les seuls alcyons
tinssent tête à l’orage,
Et qu’étant la
beauté, vous fussiez le courage.
...........................
............................
Et c’est à votre
front qu’on voit monter le rouge,
C’est vous qui vous
levez et qui vous indignez,
Femmes ; le sein
gonflé, les yeux de pleurs baignés,
Vous huez le tyran,
vous consolez les tombes,
Et le vautour frémit
sous le bec des colombes !
Et moi proscrit
pensif, je vous dis : Gloire à vous !
Oh ! oui, vous êtes
bien le sexe fier et doux,
Toujours prêt à la
lutte, à Béthulie, en France,
Dont l’âme à la
hauteur de héros s’élargit,
D’où se lève
Judith, d’où Charlotte surgit !
Vous mêlez la
bravoure à la mélancolie.
Vous êtes Porcia,
vous êtes Cornélie,
Vous êtes Arria qui
saigne et qui sourit ;
Oui, vous avez
toujours en vous ce même esprit
Qui relève et
soutient les nations tombées,
Qui suscite la Juive
et les sept Machabées ,
Qui dans toi Jeanne
d’Arc, fait revivre Amadis,
Et qui sur le chemin
des tyrans interdits,
Pour les épouvanter
dans leur gloire éphémère,
Met tantôt une vierge
et tantôt une mère !
Si bien que, par
moments, lorsqu’en nos visions
Nous voyons, secouant
un glaive de rayons,
Dans les cieux apparaître
une figure ailée,
Saint Michel sous ses
pieds foulant l’hydre écaillée,
Nous disons :
c’est la Gloire et c’est la Liberté !
Et nous croyons devant
sa grâce et sa beauté,
Quand nous cherchons
le nom dont il faut qu’on le nomme,
Que l’Archange est
plutôt une femme qu’un homme !
............................
Au peuple
Il te ressemble ; il est terrible et
pacifique.
Il est sous l'infini le niveau magnifique ;
Il a le mouvement, il a l'immensité.
Apaisé d'un rayon et d'un souffle agité,
Tantôt c'est l'harmonie et tantôt le cri rauque.
Les monstres sont à l'aise en sa profondeur glauque ;
La trombe y germe ; il a des troubles inconnus
D'où ceux qui l'ont bravé ne sont pas revenus ;
Sur son énormité le colosse chavire ;
Comme toi le despote il brise le navire ;
Le fanal est sur lui comme l'esprit sur toi ;
Il foudroie, il caresse, et Dieu seul sait pourquoi ;
Sa vague, où l'on entend comme des chocs d'armures,
Emplit la sombre nuit de monstrueux murmures ,
Et l'on sent que ce flot, comme toi, gouffre humain,
Ayant rugi ce soir, dévorera demain.
Son onde est une lame aussi bien que le glaive ;
Il chante un hymne immense à Vénus qui se lève ;
Sa rondeur formidable, azur universel,
Accepte en son miroir tous les astre du ciel ;
Il a la force rude et la grâce superbe ;
Il déracine un roc, il épargne un brin d'herbe ;
Il jette comme toi l'écume aux fiers sommets,
O peuple ; seulement, lui, ne se trompe jamais
Quand, l'oeil fixe, et debout sur sa grève sacrée,
Et pensif, on attend l'heure de sa marée.
( Jersey, 23 février )
Stella
Je m'étais endormi la nuit près de la
grève.
Un vent frais m'éveilla, je sortis de mon rêve,
J'ouvris les yeux, je vis l'étoile du matin.
Elle resplendissait au fond du ciel lointain
Dans sa blancheur molle, infinie et charmante.
Aquilon s'enfuyait emportant la tourmente.
L'astre éclatant changeait la nuée en duvet.
C'était une clarté qui pensait, qui vivait ;
Elle apaisait l'écueil où la vague déferle ;
On croyait voir une âme à travers une perle.
Il faisait nuit encore, la nuit régnait en vain,
Le ciel s'illuminait d'un sourire divin
La lueur argentait le haut du mât qui penche ;
Le navire était noir , mais la voile était blanche ;
Des goélands debout sur un escarpement ,
Attentifs, contemplaient l'étoile gravement
Comme un oiseau céleste et fait d'une étincelle ;
L'océan qui ressemble au peuple allait vers elle,
Et, rugissant tout bas la regardait briller,
Et semblait avoir peur de la faire envoler.
Un ineffable amour emplissait l'étendue.
L'herbe verte à mes pieds frissonnait éperdue,
Les oiseaux se parlaient dans les nids ; une fleur
Qui s'éveillait me dit : c'est l'étoile ma soeur.
Et pendant qu'à longs plis, l'ombre levait son voile
J'entendis une voix qui venait de l'étoile
Et qui disait :- Je suis l'astre qui vient d'abord.
Je suis celle qu'on croit dans la tombe et qui sort.
J'ai lui sur le Sinaï, j'ai lui sur le Taygète ;
Je suis le caillou d'or et de feu que Dieu jette,
Comme avec une fronde, au front noir de la nuit.
Je suis ce qui renaît quand un monde est détruit.
O nations, je suis la poésie ardente.
J'ai brillé sur Moïse et j'ai brillé sur Dante.
Le lion océan est amoureux de moi.
J'arrive! Levez-vous, vertu, courage, foi !
Penseurs, esprits, montez sur la tour, sentinelles !
Paupières, ouvrez-vous, allumez-vous, prunelles,
Terre émeus le sillon, vie, éveille le bruit,
Debout, vous qui dormez ! - car celui qui me suit,
Car celui qui m'envoie en avant la première,
C'est l'ange Liberté, c'est le géant Lumière !
Jersey, 31 août
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