vendredi, 25 janvier 2013 00:00

J'avoue que j'ai vécu

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"Mémoires"

Traduit de  l'espagnol  par   Claude   Couffon

Peut-être n'ai-je pas vécu en mon propre corps; peut-être ai-je vécu la vie des autres" écrit Pablo Neruda pour introduire ces souvenirs qu'il dictait chaque matin au magnétophone - à Paris, puis à Santiago du Chili - et qui s'achèvent quelques jours avant sa mort (le  23 septembre 1973), par un hommage posthume à son ami Salvator Allende, tué dans  le  coup  d'état militaire du  11 septembre  1973.

Pablo Neruda j-avoue que j-ai  vecu (couverture du  livre Hommes, lieux, choses découverts au long d'une vie itinérante, souvent difficile, toujours turbulente : C'est bien les autres que le poète raconte avec autant de tendresse que de modestie. C'est à travers ces rencontres que se dessine l'homme Neruda, passionné, attentif, curieux de tous et de tout. Portraits d'hommes célèbres qui furent ses amis - Picasso, Garcia Lorca, Aragon, Breton, Eluard - et qu'il sait croquer d'un seul trait d'humour, côtoient des pages admirables consacrées à l'homme de la rue, au paysan anonyme, à la femme d'une nuit : Pablo Neruda, chantre de la vie quotidienne, de l'heure qui passe et reste à jamais gravée dans la mémoire, se révèle être un fabuleux conteur. ....

(note de l'éditeur)

 

 

 

 

 

 

Quelques pages ....

Le Jeune provincial

Je me souviens aussi qu'une fois, comme je cherchais les menus objets et les êtres minuscules de mon univers d'enfant, au fond de la maison, j'aperçus un trou dans une des planches de notre palissade. Je regardai par l'orifice et je vis un terrain pareil à celui de ma maison, inculte et livré à lui-même. Je reculai de quelques pas car j'avais la vague impression que quelque chose allait se passer. Soudain une main apparut. C'était la main fluette d'un enfant de mon âge. Lorsque je m'approchai la main avait disparu et à sa place il y avait une toute petite brebis blanche.

C'était une brebis de laine déteinte, un jouet dont les roues s'étaient échappées. Je n'avais jamais vu une brebis aussi jolie. Je rentrai à la maison et en ressorti avec un cadeau que je déposai au même endroit: une pomme de pin entr'ouverte, parfumée et balsamique, que j'adorais.

Je ne revis pas la main de l'enfant. Jamais je n'ai revu une brebis comme celle-là. Je la perdis dans un incendie. Maintenant encore, oui, aujourd'hui, quand je passe devant la boutique d'un marchand de jouets, je regarde furtivement l'étalage. C'est inutile. On n'a pas refait de brebis comme celle-là.

....un accordéon lançait sa plainte romantique, son invitation à l'amour. Rien n'absorbe plus un coeur de quinze ans : naviguer sur un grand fleuve inconnu, entre des rives de montagnes, avec pour destination la mer mystérieuse.....

...car la singularité de ce jardin sauvage était que par dessein ou par négligence il ne renfermait que des pavots. Les autres plantes avaient déserté la sombre enceinte. Les uns étaient grands et blancs comme des colombes, d'autres écarlates comme des gouttes de sang, d'autres violets et noirs comme des veuves oubliées. Je n'avais jamais vu - je n'ai jamais revu une telle immensité de coquelicots. Si je les regardais avec respect, avec cette crainte superstitieuse qu'eux seuls suscitent entre toutes les fleurs, j'en coupais pourtant un de temps en temps, et sa tige brisée laissait sur mes doigts un lait âpre et une rafale de parfum inhumain. Puis je caressais et gardais dans un livre les somptueux pétales de soie. C'étaient pour moi des ailes de grands papillons qui ne savaient pas voler.

....Je ne peux oublier ce que j'ai lu hier soir : le fruit de l'arbre à pain a sauvé Sandokan et ses compagnons dans une lointaine Malaisie.

Je n'aime pas Buffalo Bill car il tue les indiens. Mais quel formidable cavalier ! Et comme elles sont belles , les prairies, et belles aussi les tentes coniques des Peaux rouges !

....C'était un poème dédié à ma mère ou pour être plus exact à celle que je connaissais comme telle, à cette angélique belle-mère dont l'ombre douce protégea toute mon enfance. Complètement incapable de juger de ma première production, je l'apportai à mes parents. Ils étaient dans la salle à manger, plongés dans une de ces conversations à voix basse qui séparent plus qu'un fleuve le monde des enfants et celui des adultes.

Perdu dans la ville

.... La timidité est une condition étrange du coeur, une catégorie, une dimension qui débouche sur la solitude. C'est aussi une souffrance dont on ne peut se défaire, comme si l'on avait deux épidermes et que la deuxième peau intérieure s'irritait et se contractait devant la vie. Parmi les structurations de l'homme, cette qualité ou ce défaut font partie de l'alliage qui établit, dans une longue circonstance, la perpétuité de l'être .

Les mots

...Tout ce que vous voudrez, oui monsieur, mais ce sont les mots qui chantent, les mots qui montent et qui descendent... Je me prosterne devant eux... Je les aime je m'y colle, je les traque, je les mords, je les dilapide.. .J'aime tant les mots ..Les mots inattendus.. Ceux que gloutonnement on attend, on guette, jusqu'à ce qu'ils tombent soudain.. Termes aimés... Ils brillent comme des pierres de couleurs, ils sautent comme des poissons de platine, ils sont écume, fil, métal, rosée... Il est des mots que je poursuis... Ils sont si beaux que je veux les mettre tous dans mon poème... Je les attrape au vol quand ils bourdonnent et je les retiens, je les nettoie, je les décortique, je me prépare devant l'assiette, je les sens cristallins, vibrants, éburnéens, végétaux, huileux, comme des fruits, comme des algues, comme des agates, comme des olives... Et alors, je les retourne, je les agite, je les bois, je les avale, je les triture, je les mets sur leur trente et un, je les libère... Je les laisse comme des stalactites dans mon poème, comme des bouts de bois poli, comme du charbon, comme des épaves de naufrage, des présents de la vague... Tout est dans le mot... Une idée entière se modifie parce que le mot a changé de place ou parce qu'un autre mot s'est assis comme un petit roi dans une phrase qui ne l'attendait pas et lui a obéi... Ils on l'ombre, la transparence, le poids, les plumes, le poil, ils ont tout ce qui s'est ajouté à eux à force de rouler dans la rivière, de changer de patrie, d'être des racines.. Ils sont à la fois très ancien et très nouveaux ... Ils vivent dans le cercueil caché et dans la fleur à peine née.. Oh! qu'elle est belle ma langue, oh! qu'il est beau, ce langage que nous avons hérité des conquistadores à l'oeil torve... Ils s'avançaient à grandes enjambées dans les terribles cordillères, dans les Amériques mal léchées, cherchant des pommes de terre, des saucisses, des haricots, du tabac noir, de l'or, du maïs, des oeufs sur le plat, avec cet appétit vorace qu'on n'a plus jamais revu sur cette terre... Ils avalaient tout, ces religions, ces pyramides, ces tribus, ces idolâtries pareilles à celles qu'ils apportaient dans leurs fontes immenses... Là où ils passaient, ils laissaient la terre dévastée... Mais il tombait des bottes de ces barbares, de leur barbe, de leurs heaumes, de leurs fers, comme des cailloux, les mots lumineux qui n'ont jamais cessé ici de scintiller... la langue. Nous avons perdu... Nous avons gagné... Ils emportèrent l'or et nous laissèrent l'or... Ils emportèrent tout et nous laissèrent tout.. Ils nous laissèrent les mots.

L'Espagne au coeur

Federico Garcia Lorca

Pablo Neruda rencontre Garcia Lorca en 1933 venu diriger et créer au Chili sa tragédie « Noces de Sang » et une profonde amitié lie les deux poètes .

« Le crime a eu lieu à Grenade »

Au moment où j'écris ces lignes l'Espagne officielle célèbre l'insurrection au pouvoir depuis tant d'années- Tant d 'années ! A Madrid le Caudillo or et bleu, entouré de la garde maure et flanqué de l'ambassadeur des Etats Unis et de ceux d'Angleterre et de plusieurs autres pays, passe les troupes en revue. Des groupes composés en majorité de garçons qui n'ont pas connu la guerre.

Eh bien, moi je l'ai connue ! Un million de morts ! Un million d'exilés ! On aurait pu croire que cette épine sanglante resterait à jamais plantée dans le souvenir de l'homme. Pourtant ces garçons qui défilent maintenant devant la garde maure ignorent peut-être la vérité sur cette terrible histoire.

Tout commença pour moi le soir du 19 juillet 1936. Un chilien sympathique et aventureux, Bobby Deglané, était imprésario de catch "as catch can" au cirque Prince de Madrid. Je lui avais exposé mes doutes au sujet de ce sport et de son sérieux, et il m'avait convaincu d'aller sur place, avec Garcia Lorca, vérifier l'authenticité du spectacle. Federico ayant accepté, nous avions décidé de nous retrouver à la porte du cirque à une heure convenue. Nous passerions un bon moment à regarder les truculences du Troglodyte Masqué, de l 'étrangleur Abyssin et de l' Orang- Outang Sinistre.

Federico ne vint pas au rendez-vous. Il avait pris le chemin de sa mort. Nous ne nous revîmes plus. Il avait rendez-vous avec d'autres étrangleurs. C'est ainsi que la guerre d'Espagne, qui allait transformer ma poésie, commença pour moi par la disparition d'un poète.

Et quel poète / Je n'ai jamais vu réuni comme en sa personne la grâce et le génie, le cœur ailé et la cascade cristalline. Federico Garcia Lorca était le farfadet dissipateur, la joie centrifuge qui recueillait dans son sein le bonheur de vivre et l'irradiait comme une planète. Ingénu et comédien, cosmique et provincial, musicien étonnant, mime parfait, ombrageux et superstitieux, rayonnant et bon garçon, il résumait en quelque sorte les âges de l'Espagne, la floraison populaire ; C'était un produit andalou-arabe qui illuminait et parfumait comme un buisson de jasmins la scène entière de cette Espagne hélas ! disparue.

Federico Garcia Lorca n'a pas été fusillé ; on l'a assassiné. Naturellement, personne ne pouvait imaginer qu'on le tuerait un jour. De tous les poètes d'Espagne il était le plus aimé, le plus choyé et le plus enfant par sa merveilleuse allégresse. Qui aurait pu croire qu'il y aurait sur la terre, et sur sa terre, des monstres capables d'un forfait aussi inexplicable ?

L'incidence de ce crime fut pour moi la plus douloureuse d'une longue lutte. L'Espagne a toujours été un terrain de gladiateurs ; une terre trempée de sang. Les arènes, avec leur sacrifice et leur élégance cruelle, répètent, maquillé en farandole, le vieux combat mortel entre l'ombre et la lumière .

.Paul Eluard et Aragon

La chance voulu que j'aie en France et pour longtemps, comme amis intimes, les deux plus grands représentants de sa littérature :Paul Eluard et Aragon. C'était –ce sont toujours- deux curieux classiques de la désinvolture, que leur authenticité vitale situe au plus sonore de la forêt française. En même temps, ils sont les participants les plus naturels et inébranlables de la morale historique. Peu d'êtres diffèrent autant entre eux que ces deux hommes. Avec Paul Eluard je pus souvent jouir du plaisir poétique de perdre mon temps. Si les poètes répondaient avec franchise aux enquêtes, ils révèleraient le secret : rien n'est plus beau que de perdre son temps. Chacun a son style pour ce goût vieux comme le monde. Avec Paul je perdais la notion du jour et de la nuit qui s'écoulaient et je n'ai jamais su si nos propos avaient de l'importance. Aragon lui, est une machine électronique de l'intelligence, de la connaissance, de la virulence, de la rapidité éloquente. J'ai toujours quitté la maison d'Eluard en souriant sans savoir pourquoi. De quelques heures passées avec Aragon je ressors épuisé car ce diable d'homme m'a obligé à réfléchir. Les deux ont été d'irrésistibles et loyaux amis et leur grandeur antagonique est peut-être ce qui me plait le plus en eux

Lu 953 fois Dernière modification le mercredi, 24 septembre 2014 20:44
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