Pablo Neruda
Neftali Ricardo Reyes
1904-1973
J'avoue que j'ai vécu
" Peut-être n'ai-je pas vécu en mon
propre corps; peut-être ai-je vécu la vie des autres" écrit Pablo Neruda
pour introduire ces souvenirs qu'il dictait chaque matin au magnétophone - à
Paris, puis à Santiago du Chili - et qui s'achèvent quelques jours avant sa
mort, par un hommage posthume à son ami Salvator Allende.
Hommes, lieux, choses découverts au
long d'une vie itinérante, souvent difficile, toujours turbulente : C'est bien
les autres que le poète raconte avec autant de tendresse que de modestie. C'est
à travers ces rencontres que se dessine l'homme Neruda, passionné, attentif,
curieux de tous et de tout. Portraits d'hommes célèbres qui furent ses amis -
Picasso, Garcia Lorca, Aragon, Breton, Eluard - et qu'il sait croquer d'un seul
trait d'humour, côtoient des pages admirables consacrées à l'homme de la rue,
au paysan anonyme, à la femme d'une nuit : Pablo Neruda, chantre de la vie
quotidienne, de l'heure qui passe et reste à jamais gravée dans la mémoire,
se révèle être un fabuleux conteur. ....
(note de l'éditeur)
Quelques pages ....
Le Jeune provincial
Je me souviens aussi qu'une
fois, comme je cherchais les menus objets et les êtres minuscules de mon
univers d'enfant, au fond de la maison, j'aperçus un trou dans une des planches
de notre palissade. Je regardai par l'orifice et je vis un terrain pareil à
celui de ma maison, inculte et livré à lui-même. Je reculai de quelques pas
car j'avais la vague impression que quelque chose allait se passer. Soudain une
main apparut. C'était la main fluette d'un enfant de mon âge. Lorsque je
m'approchai la main avait disparu et à sa place il y avait une toute petite
brebis blanche.
C'était une brebis de laine déteinte, un
jouet dont les roues s'étaient échappées. Je n'avais jamais vu une brebis
aussi jolie. Je rentrai à la maison et en ressorti avec un cadeau que je
déposai au même endroit: une pomme de pin entr'ouverte, parfumée et
balsamique, que j'adorais.
Je ne revis pas la main de l'enfant.
Jamais je n'ai revu une brebis comme celle-là. Je la perdis dans un incendie.
Maintenant encore, oui, aujourd'hui, quand je passe devant la boutique d'un
marchand de jouets, je regarde furtivement l'étalage. C'est inutile. On n'a pas
refait de brebis comme celle-là.
....un accordéon lançait sa plainte
romantique, son invitation à l'amour. Rien n'absorbe plus un coeur de quinze
ans : naviguer sur un grand fleuve inconnu, entre des rives de montagnes, avec
pour destination la mer mystérieuse.....
...car la singularité de ce jardin
sauvage était que par dessein ou par négligence il ne renfermait que des
pavots. Les autres plantes avaient déserté la sombre enceinte. Les uns
étaient grands et blancs comme des colombes, d'autres écarlates comme des
gouttes de sang, d'autres violets et noirs comme des veuves oubliées. Je
n'avais jamais vu - je n'ai jamais revu une telle immensité de coquelicots. Si
je les regardais avec respect, avec cette crainte superstitieuse qu'eux seuls
suscitent entre toutes les fleurs, j'en coupais pourtant un de temps en temps,
et sa tige brisée laissait sur mes doigts un lait âpre et une rafale de parfum
inhumain. Puis je caressais et gardais dans un livre les somptueux pétales de
soie. C'étaient pour moi des ailes de grands papillons qui ne savaient pas
voler.
....Je ne peux oublier ce que j'ai lu hier
soir : le fruit de l'arbre à pain a sauvé Sandokan et ses compagnons
dans une lointaine Malaisie.
Je n'aime pas Buffalo Bill car il tue les
indiens. Mais quel formidable cavalier ! Et comme elles sont belles , les
prairies, et belles aussi les tentes coniques des Peaux rouges !
....C'était un poème dédié à ma mère
ou pour être plus exact à celle que je connaissais comme telle, à cette
angélique belle-mère dont l'ombre douce protégea toute mon enfance.
Complètement incapable de juger de ma première production, je l'apportai à
mes parents. Ils étaient dans la salle à manger, plongés dans une de ces
conversations à voix basse qui séparent plus qu'un fleuve le monde des enfants
et celui des adultes.
Perdu dans la ville
.... La timidité est une condition
étrange du coeur, une catégorie, une dimension qui débouche sur la solitude.
C'est aussi une souffrance dont on ne peut se défaire, comme si l'on avait deux
épidermes et que la deuxième peau intérieure s'irritait et se contractait
devant la vie. Parmi les structurations de l'homme, cette qualité ou ce défaut
font partie de l'alliage qui établit, dans une longue circonstance, la
perpétuité de l'être .
Les mots
...Tout ce que vous voudrez, oui
monsieur, mais ce sont les mots qui chantent, les mots qui montent et qui
descendent... Je me prosterne devant eux... Je les aime je m'y colle, je les
traque, je les mords, je les dilapide.. .J'aime tant les mots ..Les mots
inattendus.. Ceux que gloutonnement on attend, on guette, jusqu'à ce qu'ils
tombent soudain.. Termes aimés... Ils brillent comme des pierres de couleurs, ils
sautent comme des poissons de platine, ils sont écume, fil, métal, rosée...
Il est des mots que je poursuis... Ils sont si beaux que je veux les mettre tous
dans mon poème... Je les attrape au vol quand ils bourdonnent et je les retiens,
je les nettoie, je les décortique, je me prépare devant l'assiette, je les
sens cristallins, vibrants, éburnéens, végétaux, huileux, comme des fruits,
comme des algues, comme des agates, comme des olives... Et alors, je les
retourne, je les agite, je les bois, je les avale, je les triture, je les mets
sur leur trente et un, je les libère... Je les laisse comme des stalactites dans
mon poème, comme des bouts de bois poli, comme du charbon, comme des épaves de
naufrage, des présents de la vague... Tout est dans le mot... Une idée entière
se modifie parce que le mot a changé de place ou parce qu'un autre mot s'est
assis comme un petit roi dans une phrase qui ne l'attendait pas et lui a
obéi... Ils on l'ombre, la transparence, le poids, les plumes, le poil, ils ont
tout ce qui s'est ajouté à eux à force de rouler dans la rivière, de changer
de patrie, d'être des racines.. Ils sont à la fois très ancien et très
nouveaux ... Ils vivent dans le cercueil caché et dans la fleur à peine née..
Oh! qu'elle est belle ma langue, oh! qu'il est beau, ce langage que nous
avons hérité des conquistadores à l'oeil torve... Ils s'avançaient à grandes
enjambées dans les terribles cordillères, dans les Amériques mal léchées,
cherchant des pommes de terre, des saucisses, des haricots, du tabac noir, de
l'or, du
maïs, des oeufs sur le plat, avec cet appétit vorace qu'on n'a plus jamais
revu sur cette terre... Ils avalaient tout, ces religions, ces pyramides, ces
tribus, ces idolâtries pareilles à celles qu'ils apportaient dans leurs fontes
immenses... Là où ils passaient, ils laissaient la terre dévastée... Mais il
tombait des bottes de ces barbares, de leur barbe, de leurs heaumes, de leurs
fers, comme des cailloux, les mots lumineux qui n'ont jamais cessé ici de
scintiller... la langue. Nous avons perdu... Nous avons gagné... Ils
emportèrent l'or et nous laissèrent l'or... Ils emportèrent tout et nous
laissèrent tout.. Ils nous laissèrent les mots.
...........
L'Espagne au coeur
Federico
Garcia Lorca
Pablo Neruda rencontre Garcia Lorca
en 1933 venu diriger et créer au Chili sa tragédie « Noces de Sang »
et une profonde amitié lie les deux poètes .
« Le crime a
eu lieu à Grenade »
Au moment où j’écris ces lignes
l’Espagne officielle célèbre l’insurrection au pouvoir depuis tant d’années-
Tant d ‘années ! A Madrid le Caudillo or et bleu, entouré de la
garde maure et flanqué de l’ambassadeur des Etats Unis et de ceux d’Angleterre
et de plusieurs autres pays, passe les troupes en revue. Des groupes composés
en majorité de garçons qui n’ont pas connu la guerre.
Eh bien, moi je l’ai connue !
Un million de morts ! Un million d’exilés ! On aurait pu croire que
cette épine sanglante resterait à jamais plantée dans le souvenir de
l’homme. Pourtant ces garçons qui défilent maintenant devant la garde maure
ignorent peut-être la vérité sur cette terrible histoire.
Tout commença pour moi le soir du 19
juillet 1936. Un chilien sympathique et aventureux, Bobby Deglané, était imprésario
de catch "as catch can" au cirque Prince de Madrid. Je lui avais exposé mes
doutes au sujet de ce sport et de son sérieux, et il m’avait convaincu
d’aller sur place, avec Garcia Lorca, vérifier l’authenticité du
spectacle. Federico ayant accepté, nous avions décidé de nous retrouver à la
porte du cirque à une heure convenue. Nous passerions un bon moment à regarder
les truculences du Troglodyte Masqué, de l ‘étrangleur Abyssin et de
l’ Orang- Outang Sinistre.
Federico ne vint pas au rendez-vous.
Il avait pris le chemin de sa mort. Nous ne nous revîmes plus. Il avait
rendez-vous avec d’autres étrangleurs. C’est ainsi que la guerre d’Espagne,
qui allait transformer ma poésie, commença pour moi par la disparition d’un
poète.
Et quel poète / Je n’ai jamais vu
réuni comme en sa personne la grâce et le génie, le cœur ailé et la cascade
cristalline. Federico Garcia Lorca était le farfadet dissipateur, la joie
centrifuge qui recueillait dans son sein le bonheur de vivre et l’irradiait
comme une planète. Ingénu et comédien, cosmique et provincial, musicien étonnant,
mime parfait, ombrageux et superstitieux, rayonnant et bon garçon, il résumait
en quelque sorte les âges de l’Espagne, la floraison populaire ; C’était
un produit andalou-arabe qui illuminait et parfumait comme un buisson de jasmins
la scène entière de cette Espagne hélas ! disparue.
…….
Federico Garcia Lorca n’a pas été
fusillé ; on l’a assassiné. Naturellement, personne ne pouvait imaginer
qu’on le tuerait un jour. De tous les poètes d’Espagne il était le plus
aimé, le plus choyé et le plus enfant par sa merveilleuse allégresse. Qui
aurait pu croire qu’il y aurait sur la terre, et sur sa terre, des
monstres capables d’un forfait aussi inexplicable ?
L’incidence de ce crime fut pour
moi la plus douloureuse d’une longue lutte. L’Espagne a toujours été un
terrain de gladiateurs ; une terre trempée de sang. Les arènes, avec
leur sacrifice et leur élégance cruelle, répètent, maquillé en farandole,
le vieux combat mortel entre l’ombre et la lumière .
.........
Paul Eluard
et Aragon
La chance voulu que j’aie en France
et pour longtemps, comme amis intimes, les deux plus grands représentants de sa
littérature :Paul Eluard et Aragon. C’était –ce sont toujours- deux
curieux classiques de la désinvolture, que leur authenticité vitale situe au
plus sonore de la forêt française. En même temps, ils sont les participants
les plus naturels et inébranlables de la morale historique. Peu d’êtres diffèrent
autant entre eux que ces deux hommes. Avec Paul Eluard je pus souvent jouir du
plaisir poétique de perdre mon temps. Si les poètes répondaient avec
franchise aux enquêtes, ils révèleraient le secret : rien n’est plus
beau que de perdre son temps. Chacun a son style pour ce goût vieux comme le
monde. Avec Paul je perdais la notion du jour et de la nuit qui s’écoulaient
et je n’ai jamais su si nos propos avaient de l’importance. Aragon lui, est
une machine électronique de l’intelligence, de la connaissance, de la
virulence, de la rapidité éloquente. J’ai toujours quitté la maison d’Eluard
en souriant sans savoir pourquoi. De quelques heures passées avec Aragon je
ressors épuisé car ce diable d’homme m’a obligé à réfléchir. Les deux
ont été d’irrésistibles et loyaux amis et leur grandeur antagonique est
peut-être ce qui me plait le plus en eux .
..........
La Centaine d'amour
(à Mathilde Urrutia )
| Senora mia muy amada, gran
padecimiento tuve al escribirte estos mal llamados sonetos y harto me
dolieron y costaron, pero la alegria de ofrecértelos es mayor que una
pradera. Al proponerlémo bien sabia que al costado de cada uno, por
aficion electiva y elegancia, los poetas de todo tiempo dispusieron rimas
que sonaron como plateria, cristal o canonazo. Yo, con mucha humildad hice
estos sonetos de madera, les di el sonido de esta opaca y pura substancia
y asi deben llegar a tus oidos. Tu y yo caminando por bosques y arenales,
por lagos perdidos, por cenicientas latitudes, recogimos fragmentos de
palo puro, de maderos sometidos al vaiven del agua y la intemperie. De
tales suavizadisimos vestigios construi con hacha, cuchillo, cortaplumas,
estas madererias de amor y edifiqué pequenas casas de catorce tablas para
que en ellas vivan tus ojos que adoro y canto. Asi establecidas mis
razones de amor te entrego esta centuria : sonetos de madera que
solo se levantaron porque tu les diste la vida .
Manana
Recordaras aquella quebrada caprichosa
a donde los aromas palpitantes treparon,
de cuando en cuando un pajaro vestido
con agua y lentitud : traje de invierno.
Recordara los dones de la tierra :
irascible fragancia, barro de oro,
hierbas del matorral, locas raices,
sortilegas esoinas como espadas.
Recordaras el ramo que trajiste,
ramo de sombra y agua con silencio,
ramo como una piedra con espuna.
Y aquella vez fue como nunca y siempre :
vamos alli donde no espera nada
y hallamos todo lo que esta esperando.
Mediodia
Radiantes dias balanceados por el agua marina,
concentrados como el interior de una piedra amarilla
cuyo esplendor de miel no derribo el desorden :
preservo su purezade rectangulo.
Crepita, si, la hora como fuego o abejas
y es verde la tarea de sumergirse en hojas,
hasta que hacia la altura es el follaje
un mundo centelleante que se apaga y susurra.
Sed del fuego, abrasadora multitud del estio
que construye un Eden con unas cuantas hojas,
porque la tierra de rostro oscuro no quiere sufrimientos
sino frescura o fuego, agua o panpara todos,
y nada deberia dividir a los hombres
sino el sol o la noche, la luna o las espigas.
|
Ma Dame très aimée, grande
fut ma souffrance à t'écrire ces sonnets mal nommés, qui m'ont coûté
grand'peine et grand'douleur, mais la joie de te les offrir est plus
grande qu'une prairie. A me les proposer, je savais bien qu'à côté de
chacun, par goût, par choix, par élégance, les poètes de toujours ont
placé des rimes sonnantes, argenterie, cristal, ou canonnade. Avec grande
humilité moi j'ai fait ces sonnets de bois, en leur donnant le son de
cette substance opaque et pure, et qu'ils atteignent ainsi tes oreilles.
Toi et moi cheminons par bois et sablières, lacs perdus, latitudes de
cendres, nous avons recueilli des fragments de bois pur, madriers sujets
du va et vient de l'eau et de l'intempérie. De ces vestiges à l'extrême
adoucis j'ai construit par la hache, le couteau, le canif, ces charpentes
d'amour et bâti de petites maisons de quatorze planches pour qu'en elles
vivent tes yeux que j'adore et que je chante. Voilà donc mes raisons
d'amour et cette centaine est à toi : sonnets de bois qui ne sont là que
de cette vie qu'ils te doivent.
Matin
Sonnet quatrième
Tu te rappelleras ce ravin capricieux,
c'est là que palpitaient les arômes grimpants,
de temps en temps passait un oiseau revêtu
de lenteur et de pluie : son costume d'hiver.
Tu te rappelleras les présents de la terre :
l'irascible parfum, avec la frange d'or,
les herbes du buisson et les folles racines,
sortilège d'épine et pareil à l'épée.
Tu te rappelleras le bouquet apporté
par toi, bouquet fait d'ombre et d'eau et de silence,
bouquet pareil à la pierre entourée d'écume.
Ce fut alors comme jamais, comme toujours :
nous partons tous les deux vers le lieu sans attente
pour y trouver tout ce qui est en train d'attendre.
Midi
sonnet quarante deuxième
O jours resplendissants roulés par l'eau de mer,
et denses en leur coeur comme une pierre jaune
ô la splendeur d'un miel respecté du désordre
qui préserva leur pureté rectangulaire.
L'heure crépite ainsi que l'éssaim ou la
flamme,
et vert est le besoin de plonger dans les feuilles
avant que tout en haut le feuillage devienne
un monde scintillant qui s'éteint et murmure.
Soif du feu, multitude ardent e de l'été
Ô paradis que font seulement quelques feuilles :
pour la terre au visage obscur pas de souffrances,
pour tous l'eau ou le pain, pour tous l'ombre ou
la flamme;
et que plus rien, plus rien ne divise les hommes
que le soleil, la nuit, la lune, les épis.
|
Pardon pour l'espagnol non accentué! Mais
j'ai pensé qu'un essai de langue originale, même imparfait , rendrait hommage
au poète !
Cahiers de Temuco
(1919-1920)
Haine
Cette ville gris plomb qui m'entoure en
son long
brisement, qui change en douleur ma solitude,
qui m'offre la gorge amère
de rester dans la vie sans amour ni bonté.
Car tous les soirs la vie y devient
crise,
profondes lassitudes, les tristesses endormies
et seule y vibre la corde de la douleur,
Triste ville gris plomb qui
déchire les humbles
et bons élans avec lesquels mes yeux remplis
d'ennui agonisèrent dans une âpre clarté,
ville grisaille sous mes
désenchantements
et sous la pluie trouble de mes premières larmes
dans les désolations de la route initiale.
Ville qui sous le chant du printemps
bleu
se montre hostile et lasse comme un jour quelconque
avec ses hommes, esprits mesquins qui ont laissé
exsangue toute ma plaine chargée d'illusions.
Tentative de l'homme infini
(1925)
Je ne sais pas chanter les jours
je chante à mon insu les louanges des nuits
le vent est passé en fouettant mon dos joyeux sortant de l'oeuf
les étoiles descendent s'abreuver à l'océan
de grands vaisseaux de braise tordent leurs voiles vertes
à quoi bon dire ces riens que tu caches, chant mineur
les planètes tournoient comme des fuseaux enthousiastes
le coeur du monde se contracte et se déploie
avec une volonté de colonnes et une froide fureur de plume
ô les silences paysans sertis d'étoiles
je me souviens les yeux tombaient dans ce puits sans dessus dessous
vers lequel et de tout montait la solitude les bruits effrayés
l'abandon des bêtes dormant leur dur iris
j'ai sailli alors la hauteur de papillons noirs phalène méduse
apparaissaient crépitements humidité brouillards
et tourné vers le mur j'ai écrit
ô nuit ouragan noir ta lave sombre glisse
mes joies mordent tes encres
mon chant allègre d'homme suce tes dures mamelles
mon coeur d'homme grimpe à même tes câbles
je réfrène excédé mon coeur qui danse
danse au milieu des vents qui nettoient ta couleur
danseur étonné au milieu des grandes marées qui font surgir l'aube
un détour par-ci ou plus loin tu continues à être mienne
dans la solitude du soir voici ton
sourire qui heurte
au même instant le liseron grimpe et vrille à ma fenêtre
le vent d'en haut fait vibre le désir de ta présence
un geste d'allégresse une parole de chagrin qui serait plus proche de toi
la nuit sur son cadran profond isole les heures
pourtant en te tenant entre mes bras j'ai hésité
quelque chose descend qui n'est tien de ton front
et l'or remplie ta main levée
Le frondeur enthousiaste
(1933 )
Vers ce lieu que n'atteint la pierre qui
revient.
Vers ce lieu où les brasiers noirs ne font plus qu'un.
Au pied de la muraille que le vent immense étreint.
En courant vers la mort comme un cri vers l'écho.
L'infini, vers ce lieu où il n'y a plus
que la nuit,
et le flux du dessein, et la croix du désir.
L'envie vient de gémir le plus long des sanglots.
Nez au sol, face au mur que le vent cingle, immense.
Pourtant je veux porter mes pas plus
loin que cette trace;
pourtant je veux culbuter ces astres de feu;
ce qui est ma vie et se prolonge au-delà,
ce qui est ombres dures, néant dirai-je, éloignement :
je veux me soulever dans les dernières chaînes qui m'entravent,
sur cet effroi dressé, sur cette vague de vertige,
je lance mes pierres tremblantes vers ce pays noir,
seul, au sommet des monts,
seul, tel le premier mort,
roulant affolé, proie du ciel nocturne qui regarde
immensément, comme la mer regarde dans les ports.
Ici la zone de mon coeur,
pleine de pleurs glacées, mouillée par des sangs tièdes,
D'où je surprends le bond des pierres qui m'annoncent.
Où danse le présage de la fumée et de la brume.
Tout de rêves sans fin et tombés goutte à goutte.
Tout de fureurs, de houles, de marées vaincues.
Ah ! ma douleur, amis, n'est plus
douleur humaine.
Ah! ma douleur, amis, déborde de ma vie.
J'y fais vibrer les frondes qui bousculent les étoiles !
Dans la nuit ennemie elle élève mes pierres !
Je veux ouvrir dans les murs une porte. Je le veux.
C'est mon désir. Je le clame. Le crie. Je pleure. Je désire.
Je suis le plus meurtri et le plus faible. Je le veux.
L'infini, vers ce lieu où il n'y a plus que la nuit.
El Canto General
(1950 - extraits )
Je
prends congé, je rentre
chez moi, dans mes rêves,
je retourne en Patagonie
où le vent frappe les étables
où l'océan disperse la glace.
Je ne suis qu'un poète
et je vous aime tous,
je vais errant par le monde que j'aime :
dans ma patrie
on emprisonne les mineurs
et le soldat commande au juge.
Mais j'aime, moi, jusqu'aux racines
de mon petit pays si froid.
Si je devais mourir cent fois,
c'est là que je voudrais mourir
et si je devais naître cent fois
c'est là aussi que je veux naître
près de l'araucaria sauvage,
des bourrasques du vent du sud
et des cloches depuis peu acquises.
Qu'aucun
de vous ne pense à moi.
Pensons plutôt à toute la terre,
frappons amoureusement sur la table.
Je ne veux pas revoir le sang
imbiber le pain, les haricots noirs,
la musique: je veux que viennent
avec moi le mineur, la fillette,
l'avocat, le marin
et le fabricant de poupées,
Que nous allions au cinéma,
que nous sortions
boire le plus rouge des vins.
Je
ne suis rien venu résoudre.
Je
suis venu ici chanter
je suis venu
afin que tu chantes avec moi.
_______
*
Page suivante :La Chanson désespérée
* Liens avec d'autres pages du site;
La forêt / la forêt chilienne |