Morgane
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Morgane

 

          Le feu ronronnait doucement dans la grande cheminée de la chambre, enroulant gaiement ses flammes autour des énormes bûches, envoyant parfois une gerbe d'étincelles vers la bouche sombre de l'âtre avant de revenir lécher le bois qui craquait sous la chaleur. Les trois femmes qui se tenaient dans la pièce étaient toutes les trois très belles et se ressemblaient étrangement. Des soeurs au premier regard. Même si on devinait instantanément qu'elles devaient être très différentes. Morgause, la sombre avait dans les yeux le même éclat inquiétant que les flammes quand elle se moqua d'Igraine :

      Evidemment, quand un homme passe, tu ne sais jamais résister !

-   Il s'agissait du mien en l'occurrence, répondit cette dernière.

-         Bien sûr que non, trancha Nimue et si Morgane a été capable de le deviner, tu le pouvais aussi.

-         Morgane a des pouvoirs que je n'ai pas, pleurnicha la duchesse.

-         Tu les avais, tu les as galvaudés. La magie demande une certaine ascèse, reprit doucereusement Morgause.

-         Est ce de ma faute si tu mènes une vie ascétique aux Orcades ? Répliqua Igraine ?

-         Il suffit, coupa Nimue. Il est inadmissible que Morgane ait assisté à tes ébats avec Uther tout en ayant dans sa tête les images de la mort de Gorlois. Ses hurlements auraient du t'alerter. Tu es sa mère !

--         Je suis la femme de Gorlois! Igraine pleura de plus belle.

-         Tu l'étais ! Le duc Gorlois est mort au combat. Et je te rappelle, que ce n'était pas Gorlois, mais Uther, répondit Nimue.

-         C'est de la faute de votre magie de pacotille, sanglota Igraine.

-         Tu te trompes, dit Nimue, il s'agissait au contraire d'une magie très puissante. Changer d'apparence ou donner à quelqu'un l'apparence d'un autre demande une connaissance et une force exceptionnelle. Mais là n'est pas la question. Il s'agit de l'avenir de Morgane. Cette petite est très douée et pour le moment très malheureuse. Il faut à tout prix empêcher qu'elle ne se tourne maintenant vers les forces obscures. Igraine, j'aimerais l'emmener avec moi à Avalon. Je pense qu'elle y sera heureuse et qu'elle pourra oublier tout cela petit à petit. Elle est encore très jeune.

-         Fais ce que bon te semble, répliqua Igraine, de toutes façons, elle refuse que je l'approche. Elle n'a que 4 ans, mais un caractère trempé dans de l'acier.

            Le lendemain matin, Nimue emporta dans ses bras une petite fille qui semblait aussi dure et muette que les rochers qui plongeaient dans l'océan sous le château de Tintagel. Ce n'est que quand la barque sortit des brumes et accosta sur l'île d'Avalon, que Nimue la sentit se détendre, respirer profondément et regarder autour d'elle avec curiosité. Un magnifique papillon vint l'accueillir et se posa sur l'épaule de la fillette. Un sourire aussi léger que les ailes de l'insecte se dessina sur les lèvres de Morgane. Ses premières nuits sur l'île furent agitées de mauvais rêves, que seule la présence affectueuse de Nimue savait calmer et le jour elle ne s'éloignait guère de sa tante, mais refusait toujours de parler.

           Par une belle après-midi, alors que Nimue avait emmenée Morgane, cueillir des fleurs pour l'autel de la Déesse, la petite éclata soudain en sanglots :

-         Oh Nimue, il y a tant de sang dans mes rêves !

-         Viens là, ma Morgane, calme toi d'abord et ensuite si tu peux, dis m'en un peu plus.

-         Il y a des batailles partout. Il y a père, qui est plein de sang. Il y a un roi aussi, avec une merveilleuse épée. Il se bat contre un chevalier noir et il y a du sang qui coule partout. Et Morgause rit. Oh pourquoi rit-elle ?

          L'enfant était terrorisée. Nimue la berça longtemps, puis commença à lui parler très doucement :

-         Morgane, tu es une magicienne, comme ta mère, comme Morgause, comme moi. Nous savons et sentons des choses que les humains ignorent. Parfois il très difficile d'être une fée, surtout quand on est encore petite, mais parfois aussi, cela nous permet d'aider les gens. C'est un don. Nous devons l'accepter et le cultiver. Pour le moment tu resteras ici avec moi et les autres prêtresses. Rien ne peut t'arriver ici. Tu es en sécurité et tu vas apprendre tout doucement à te servir de tes talents, à les apprivoiser.

     La petite avait cessé de pleurer et écoutait attentivement la voix douce qui lui parlait. Elle aurait tellement aimé que sa mère, la belle Igraine, lui parle ainsi, mais quand sa mère avait cette voix aux intonations tendres, c'était toujours pour parler avec un homme et jamais avec elle, sa petite fille. Combien de fois, Morgane avait-elle noué ses petits bras suppliants autour du cou de sa mère, mendiant amour et câlins, avide de respirer le parfum de sa peau laiteuse et de sa magnifique chevelure rousse et bouclée ? A chaque fois, Igraine la caressait d'une main distraite ou l'embrassait sur le front avant de la remettre à l'une des servantes ou de lui demander de se tenir tranquille. Ici tout était différent. Depuis son arrivée sur Avalon, elle dormait dans la maison de Nimue et passait une grande partie de ses journées avec elle. Quand Nimue devait s'absenter pour le service de la Déesse, elle prenait bien soin de l'expliquer à Morgane avant de la laisser pour un moment avec les autres enfants sous la garde d'une prêtresse. Elle avait d'ailleurs dans la maison de Nimue même, un petit compagnon à peine plus âgé qu'elle, qui quoique un peu jaloux de l'attention que cette dernière lui portait, se montrait très gentil envers elle, malgré son silence. Et quand Nimue n'était pas là, c'est tout naturellement lui que ses yeux cherchaient. Il disait se nommer Galaad, mais ici tous l'appelait Lancelot.

 

         Petit à petit, dans l'atmosphère sereine qui baignait Avalon, Morgane s'apprivoisa. Elle devint une petite fille rieuse et éveillée, appréciée des autres enfants et des prêtresses. Bientôt les froides murailles de Tintagel, les pièces obscures et glaciales l'hiver, les nuits de peur et de solitude, torturées par des rêves étranges, qui la laissaient terrifiée et en pleurs ne furent plus qu'un souvenir lointain. Avalon avait transformé Morgane. La présence rassurante et constante des prêtresses et des enfants, l'affection de Nimue et de Lancelot permirent à Morgane de s'épanouir. L'annonce, quelques mois après son arrivée sur l'île, de la naissance d'un demi-frère appelé Arthur, qui disparût mystérieusement peu après sa naissance, la troubla à peine. Elle ne pensait jamais revenir sur les terres de son père, qui étaient à présent celles du roi Uther Pendragon. Peu à peu, même l'image de la beauté rousse et distante de sa mère s'estompa. Seul le rire de Morgause la réveillait encore en sursaut, parfois à l'aube ...

         Le temps s'écoulait paisiblement sur Avalon. En grandissant, Lancelot, tout comme Myrddin avant lui, regagnait fréquemment la terre ferme pour commencer à se familiariser avec l'apprentissage des armes. Morgane, quant à elle rechignait à quitter l'île. Ce n'est que là qu'elle se sentait bien. Elle adorait étudier et montrait un don hors du commun pour tout ce qui touchait aux plantes. Nimue pensait souvent à Myrddin en souriant, quand elle la voyait penchée sur un parchemin, tellement absorbée, qu'elle en oubliait tout ce qui l'entourait. Au fur et à mesure, qu'elle grandissait et mûrissait, Morgane apprenait à maîtriser les enchantements, à lire dans le passé et dans l'avenir, à interpréter les runes et les rêves et pour tout cela, elle se montrait une élève attentive et talentueuse. Mais dès qu'il s'agissait de la nature, des astres et des marées, de la faune et particulièrement de la flore, Morgane devenait simplement exceptionnelle. Nimue avait toujours l'impression qu'Avalon tout entière devenait plus lumineuse et plus vivante, dès que Morgane mettait un pied devant la porte. L'herbe sous ses pieds semblait devenir plus douce, plus épaisse et plus verte, les arbres paraissaient la saluer et les fleurs embaumaient davantage. Personne ne connaissait aussi bien les plantes et les simples que les prêtresses d'Avalon et quelques druides perdus dans les épaisses forêts bretonnes, mais quand Isild, prit en charge l'éducation de Morgane, elle alla d'étonnement en étonnement. Isild était une des sages d'Avalon, rien de ce qui concernait la botanique ne lui était étranger. Elle supervisait aussi bien les jardins que l'herboristerie de l'île. Parfois, elle était demandée très loin, pour soigner des cas désespérés. Jamais Isild ne se dérobait à aucune tâche, mais ce qu'elle préférait était de transmettre son savoir aux jeunes novices et de les former. Malgré la réputation d'Avalon en ce domaine, jamais elle n'avait eu, une élève comme Morgane. Il suffisait à cette dernière de toucher une herbe ou une fleur et de la respirer et instinctivement elle savait, quelle pourrait en être l'utilité. Alors que ses autres élèves passaient des heures sur leurs chaudrons pour apprendre à préparer décoctions et onguents, il suffisait à Morgane d'écouter attentivement ce que disait Isild pour  réussir ce qu'on lui enseignait, à la première tentative. Très rapidement la jeune fille n'eut plus rien à apprendre de la vieille prêtresse. Elles s'entendaient et se complétaient à merveille. Elles passaient des heures à arpenter l'île pour en rapporter tous les trésors que sa flore offrait en abondance, pour garnir les rayons de l'herboristerie. Ce don et cette facilité auraient pu valoir à Morgane, la jalousie des autres novices, mais elle était si souriante et si agréable à vivre, que tout le monde sur l'île l'adorait. Nimue sentait confusément que l'âme d'Avalon et le sourire de Morgane étaient intimement liés. Ce sourire disparut le jour où Lancelot quitta l'île...

         Nimue avait observé avec quelque inquiétude l'amour  naissant de Morgane pour Lancelot. Si le garçon était dévoué à Morgane corps et âme, elle savait que son seul rêve était de devenir   chevalier et même le meilleur. Mais Nimue savait aussi, parce qu’elle l’avait vu dans la fontaine, que Morgane ne serait pas précisément heureuse en amour et elle avait décidé de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour lui rendre la vie aussi douce que possible. Après le départ de Lancelot, il fallut beaucoup de temps, toute la tendresse de Nimue, la gentillesse de ses compagnes, l’attrait des études et la sérénité d’ Avalon pour rendre à Morgane sa gaieté et son enthousiasme. Elle sortit de l’épreuve, plus mature et d’une époustouflante  beauté. Une beauté sombre, à l’opposé de la beauté lumineuse de Nimue.

       L’année de ses dix huit ans, Morgane quitta Avalon pour la première fois. Nimue l’emmena à terre pour la grande fête de Beltane. Le sanctuaire sylvestre qui les accueillit était habituellement un havre de paix, mais à l’approche de la fête de nombreux druides et prêtresses s’étaient joints à la petite communauté d’origine et les préparatifs allaient bon train. Nimue était sollicitée de toutes part. Habituée au calme d’Avalon, Morgane se sentait perdue, aussi décida-t-elle d’explorer les bois à la recherche de plantes nouvelles. Elle suivit le sentier qui se dirigeait vers le couchant et partit à la découverte avec curiosité. Mais elle dut se rendre à l’évidence, ce n’est pas ici qu’elle trouverait une flore inconnue. Malgré tout, elle prit plaisir à cette promenade qui la mena à l’orée du bois. Là deux sentiers s’offraient à elle. Le premier, étroit, descendait vers la mer. Le second bien plus large, un chemin presque, montait vers un château puissamment fortifié. Instinctivement, elle choisit la mer, le château lui semblant couvert d’une ombre menaçante. Elle déboucha sur une vaste plage de sable, semée, ça et là de grands rochers noirs, qui s’avançaient dans la mer et qu’on voyait affleurer plus loin également, entre les vagues. Ainsi voici donc, l’océan, le vrai ! Rien à voir avec la sérénité des criques d’Avalon. Ici nulle brume qui voilait les contours abrupts. Un soleil pâle brillait dans un ciel presque métallique et l’océan se montrait sauvage, gris et glauque, écumant de vagues désordonnées, qui partaient à l’assaut des écueils avant de venir mourir à ses pieds. Pourtant elle trouva le spectacle fascinant et grandiose, à tel point qu’elle ne s’aperçut pas d’une présence derrière elle. Un homme, jeune, grand et beau, la regardait en souriant. Quand il la toucha, elle sursauta et se retourna. Sa frayeur se transforma en immense surprise, puis en bonheur et sans réfléchir elle se jeta dans ses bras. Elle avait retrouvé Lancelot.

      Les deux jeunes gens ne se quittaient plus. En dehors du service de la déesse, Morgane jouissait d’une grande liberté en ces jours qui précédaient la fête. Nimue par contre était très occupée. Les fêtes étaient toujours l’occasion de grandes rencontres entre les druides et les prêtresses. Il s’y échangeait toute sorte de nouvelles importantes. La montée de la nouvelle religion inquiétait ceux qui servaient la déesse mère  et il était essentiel d’être bien informé. Il y avait également toujours une mise en commun des savoirs nouveaux en ce qui concernait les herbes et les soins et la magie blanche. En ces temps troublés, il était vital de resserrer tous les liens. Morgane et Lancelot se retrouvaient donc chaque jour sur la grève où dans la forêt et vagabondaient ensemble, ayant mille choses à se dire. Il voulait savoir tout ce qui se passait à Avalon et elle le questionnait sans cesse sur la vie des chevaliers. Morgane se délectait des histoires de Lancelot. Tout était nouveau pour elle. Et Lancelot parlait avec fougue  du tout jeune roi, qui avait réussi à arracher cette merveilleuse épée, appelée Excalibur, à un rocher et qui maintenant réunissait tout une foule de jeunes chevaliers autour de lui. Tous braves, tous impétueux, tous rêvant d’exploits. Morgane l’écoutait pleine d’admiration et serrée contre lui, partageait ses rêves de gloire. Les rêves furent-ils moins glorieux et plus personnels cet après-midi là ? Le soleil était-il plus doux et la mousse de la clairière plus accueillante ? Nul ne le sait, mais Morgane se retrouva dans les bras de Lancelot et la tendre complicité entre eux, céda le pas au désir. Ils firent l’amour dans une sorte de ravissement, comme des enfants, qui pénètrent dans un pays de Cocagne. Ils se découvraient et s’aimaient en jouant et chaque découverte, chaque jeu était plus  enchanteur. Morgane ne fut pas vraiment surprise, elle vivait l’aboutissement de ses rêves d’adolescente. Mais Lancelot fut émerveillé. Cette jeune femme passionnée dont il découvrait les charmes était bien loin de la petite fille d’Avalon. Elle éveillait en lui des envies folles et contradictoires : rendre un culte à son corps, infiniment, et la posséder, immédiatement. Elle l’attisait et l’émouvait. Ses regards le faisaient fondre, ses baisers et ses caresses le rendaient fou. Morgane, elle, était tout simplement amoureuse. Heureuse et amoureuse. Elle ne voulait penser à rien d’autre. Et elle réussit à ne pas penser. Elle rentra au sanctuaire ce soir là, les jambes molles, la tête vide et le cœur trop plein, se retira dans sa hutte sans manger et sombra dans un sommeil sans rêves. Le lendemain matin, elle s’acquitta de ses tâches comme d’habitude, mais dans un léger brouillard, ne se sentant vraiment revivre qu’au moment de s’engager dans le sentier menant à la plage. Lancelot l’attendait et l’enchantement fut le même. Et il le fut encore le jour suivant. Mais ce soir là, Nimue l’attendait à son retour.

      Morgane eut l’impression que le regard de Nimue plongeait au plus profond d’elle-même, et elle eut envie de se jeter dans ses bras, comme quand elle était petite fille. Nimue caressa doucement sa joue et la prit par la main :

-          Viens, nous sommes attendues par les autres prêtresses. 

      La clairière était paisible au clair de lune. Les prêtresses étaient assises par petits groupes et bavardaient à voix basse. A l’arrivée de Nimue et de Morgane, le silence se fit et très rapidement, toutes se retrouvèrent assises en cercle autour des deux femmes. On n’entendait plus que le frémissement de la brise dans les frondaisons. Nimue, qui semblait irradier de la même clarté diffuse que la lune se tourna gravement vers Morgane   

-          Demain, à la pleine lune de mai, nous fêterons Beltane. Tu as été choisie pour t’unir au Grand Cornu pendant la cérémonie de la fertilité. 

       Morgane eut l’impression que le sol se dérobait sous ses pieds, mais les mains fermes et chaudes de Nimue étaient là, qui tenaient les siennes, qui la tenaient droite toute entière et elle réussit à dire « Oui » et à participer avec toutes les prêtresses au service du soir, face à cette lune qui faisait de Nimue une déesse et d’elle-même un cadavre. Du moins, le croyait-elle.

       Morgane était parfaitement consciente de ses devoirs, pourtant l’idée de la fuite l’effleura. Représenter la Déesse Mère pour son mariage avec le Dieu était une sorte d’aboutissement pour toutes les novices et les jeunes prêtresses, mais ce n’était plus le cas pour Morgane depuis ses retrouvailles avec Lancelot.  Pendant un instant, elle songea donc à profiter de la nuit pour s’enfuir. Mais elle n’en eut plus l’occasion. A partir du moment où Nimue lui annonça qu’elle avait été choisie, elle fut l’objet de toutes les attentions. Après le service nocturne, elle fut soumise à un long rituel de purification, puis à une veillée de prière. Vers l’aube une jeune novice lui apporta une décoction douceâtre et elle s’endormit aussitôt. Quand elle se réveilla. Une nuée de jeunes filles volubiles l’attendaient pour son bain et pour la parer pour la fête. Morgane avait l’impression de vivre dans un rêve. Tout lui paraissait irréel. L’agitation joyeuse autour d’elle. La forêt qui semblait vivante, comme animée d’un souffle retenu mais puissant. Les prêtresses qui avaient échangé leurs sobres tuniques de lin pour des robes légères, retenues par des ceintures de fleurs et de feuilles.

      Quand elle fut prête, baignée, parfumée, vêtue d’une courte tunique blanche, ses longs cheveux noirs couronnés de fleurs, la nuit tombait presque et la fête battait son plein. Nimue, plus lumineuse que jamais, vint la retrouver dans sa hutte et la contempla.

-          Tu seras une digne représentante de la déesse, ma Morgane !  lui dit-elle en souriant.

      Elle attacha autour de son cou, un fin croissant de lune en argent, lui offrit à boire puis fixa sur son visage un masque de lune, qu’elle lui recommanda de n’enlever sous aucun prétexte. Ensuite elle l’emmena vers le grand dolmen du sanctuaire de la forêt. La foule s’était écartée respectueusement en cercle autour du dolmen. Deux hommes attendaient là. Morgane, presque euphorique sous l’effet de la décoction avançait toujours. Mais Nimue marqua un arrêt : l’un des deux hommes était Myrddin. Et cette fois, ce n’était pas elle, qui était à l’origine de cette rencontre. Une joie sauvage s’empara d’elle. Elle se remit en marche vers le dolmen. Le deuxième homme portait un masque de cerf, c’était lui le Grand Cornu, choisi par les druides. Pendant que Nimue menait Morgane vers lui, les prêtresses se mirent à chanter, bientôt rejointes par la voix des druides. L’incantation d’abord basse et lente, enflait au fur et à mesure que Morgane et Nimue approchaient des deux hommes. Elle cessa, quand Morgane s’arrêta devant Myrddin et se tourna vers les fidèles.

-          Comme chaque année, en cette nuit de Beltane, la Déesse Mère s’unira au Dieu pour que vive notre terre. 

       Et posant la main de Morgane dans celle du Grand Cornu, elle ajouta :

-          Que la Déesse vous bénisse ! 

      La foule en liesse commença à chanter et à danser au son des instruments. La forêt entière était en ébullition. Partout à la lisière, de grands feux, où l’on se réunissait pour manger, boire et se raconter sans fin les mêmes histoires. Les bardes chantaient.  Nulle paix non plus sous les frondaisons séculaires. La lune pleine et indiscrète plongeait les clairières et les sentiers dans une lumière diffuse et trahissait des couples à l’écart, qui eux aussi fêtaient Beltane.

       Morgane et le Grand Cornu furent menés par les prêtresses et les druides dans une hutte du sanctuaire. Myrddin leur offrit à boire à tous les deux, enlaça symboliquement leurs poignets dans du lierre et les conduisit à une couche à même le sol, avant de les laisser et de refermer la porte. D’abord intimidés, les deux jeunes gens s’assirent sans parler, mais lentement, le Grand Cornu défit le lien de lierre et regarda la jeune fille en face de lui. Même s’il ne voyait pas son visage, elle était indéniablement belle et attirante avec son corps parfait et ses longs cheveux noirs ondulés, qui l’enveloppaient presque. Les décoctions qu’on leur avait fait boire ainsi que le délire de la foule tout autour, commençaient à faire leur effet. Il enleva lentement sa ceinture de fleurs, puis fit glisser sa tunique. Elle était tout simplement … magnifique. Comment ne pas la désirer ?  Il se déshabilla à son tour et se débarrassa de son masque. Mais quand il voulut enlever le sien, elle l’en empêcha. Mais elle ne put empêcher d’être emportée dans un tourbillon. Cette nuit avec cet inconnu fut une véritable nuit d’amour. Leurs corps se cherchaient, se trouvaient, se reconnaissaient avec une allégresse toujours renouvelée.  C’était du désir, du plaisir, de la tendresse, du bonheur et déjà, cet immense peur de se perdre. Morgane avait cru pendant des années être amoureuse de Lancelot, avait cru à l’aboutissement de cet amour il y a quelques jours et voilà qu’une nuit venait de semer à jamais le trouble dans son esprit. A l’aube, enfin ils s’endormirent pour un court moment, étroitement enlacés.

      Dans la matinée, Nimue lui annonça qu’avant de retourner à Avalon, elles se rendraient avec Myrddin au château, pour rendre visite au jeune roi. Comme Morgane s’en étonnait, Nimue vint s’asseoir près d’elle et lui dit doucement  

-          Il faut que tu saches qu’il s’agit de ton demi frère, Arthur. Myrddin s’est chargé de son éducation. Il est maintenant prêt à prendre en charge le royaume. Mais un rapprochement entre vous serait bon. Il a besoin d’Avalon et Avalon a besoin de lui.  

       Morgane qui était un peu ailleurs n’avait retenu qu’une chose, elle verrait enfin ce frère qu’elle ne connaissait pas. Puis elle replongea dans son rêve de la nuit  et se prépara machinalement pour suivre Nimue. Elle s’habilla, tressa ses longs cheveux et les disciplina sous un petit bonnet pour le voyage.  Myrddin les attendait avec des chevaux à l’orée de la clairière. Morgane s’en réjouit. Elle avait découvert les chevaux sur la terre ferme et s’était immédiatement sentie en osmose avec ces animaux. Elle caressa le museau de l’animal et sauta légèrement en selle. Mais dès que le petit groupe s’engagea sur le chemin du château, elle ressentit à nouveau cette impression de menace, qui l’avait surprise le premier jour. Au même moment, Nimue et Myrddin la ressentirent aussi et se regardèrent. Ils poursuivirent pourtant leur route. Un écuyer prit leurs montures en charge à la porte du château. Ils étaient attendus.  A la porte de la grande salle, Myrddin eut à peine le temps de d’esquisser le nom d’Arthur, qu’un jeune homme souriant se précipitait vers lui. Morgane vit son monde voler en éclat et s’affala contre Nimue : elle venait de retrouver le Grand Cornu.

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Sunny Aout 2006

 

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