Le vierge , le vivace et le bel aujourd'hui ...Sonnet le Cygne de Stéphane MALLARME
Le vierge, le vivace et le bel aujourd'hui Un cygne d'autrefois se souvient que
c'est lui Tout son col secouera cette
blanche agonie Fantôme qu'à ce lieu son
pur éclat assigne, Analyse de Paul Bénichou , extraite de "Selon Mallarmé"aux éditions Gallimard Bibliothèque des Idées . On peut considérer qu'il est vain de vouloir expliquer la poésie ; mais quand une analyse est d'une telle qualité il me semble qu'elle ne peut être qu'enrichissante. On discute sur la date de composition de ce sonnet très fameux. Comme il représente le drame de l'Idéal dans sa version tragique, surtout propre aux années de crise que Mallarmé traversa pendant la composition d'Hérodiade, et comme quelques thèmes d'Hérodiade y reparaissent (notamment une certaine horreur du gel), on s'est demandé s'il ne datait pas des environs de 1870 plutôt que du temps de sa première publication. Mais nous n'avons aucune version du Cygne antérieure à celle de 1885 ni différente d'elle. S'il remonte à 1870 ou au-delà, il inaugure, dans l'œuvre de Mallarmé, la série des grands sonnets d'alexandrins, de type français par la distribution des rimes et par la division des six derniers vers en deux tercets de diction séparée. S'il date de 1885, il se situe dans la période de plus forte production des sonnets de cette série (1). La triple épithète du premier vers, très hugolienne, est très étrangère à la maturité mallarméenne. En revanche, la gravité sereine du ton et l'objectivité stricte d'une représentation symbolique dont le sens n'est pas dit plaident plutôt pour 1885 que pour 1870. Renonçons donc à connaître l'histoire du Cygne et tenons-le pour un témoin de la pensée constante de Mallarmé touchant la relation du Poète avec l'Idéal. Le
sens général du sonnet n'est pas douteux. Un cygne pris depuis
longtemps dans la glace d'un lac reprend conscience de lui-même
et fait un vain effort pour se délivrer, puis prend
stoïquement et dédaigneusement parti de son "exil"
.Aucune indication n'apparaît dans le texte
du sonnet, qui oblige à interpréter symboliquement
le drame dont ce cygne est le héros. Mais
le vol entravé, l'élan, la rechute et la résignation méprisante
sont, pour qui connaît Mallarmé, d'évidentes figures de
la condition du Poète.
Il y a donc bien ici symbole, rapprochement
métaphorique
de deux entités différentes, Cygne et Poète. On
peut distinguer deux mouvements dans ce sonnet : le premier,
qui occupe les onze premiers vers (quatrains et premier tercet), À ce récit tout objectif sont liées constamment les harmoniques spirituelles, qui dépassent la condition de l'oiseau. Tout d'abord, dès le nous du premier vers, une émotion sympathique, qui parcourt tout le texte, semble associer au sort du cygne celui de l'auteur et de ses lecteurs. Mais surtout l'aventure même de l'oiseau est traitée à plus d'un égard dans une perspective humaine. Ainsi, dans les quatrains, l'amnésie prêtée au cygne comme un autre aspect de son immobilisation, et figurée déjà au vers 3 par l'épithète du lac, oublié, trahit un démêlé avec le temps où nous reconnaissons la forme que prend souvent chez Mallarmé le sentiment de l'impuissance poétique : emprise du passé, désir « ivre » de s'évader dans un aujourd'hui vierge et vivace. Cet aujourd'hui est nommé avant le cygne dans le sonnet, et c'est, significativement, à lui qu'est prêté d'abord le coup d'aile attendu. Le superbe début du second quatrain, Un
cygne d'autrefois se souvient que c'est lui apparaît chargé de sens humain. Aux vers 7 et 8, l'infortune du cygne est donnée pour la conséquence d'une faute : à l'arrivée de l'hiver, il n'a pas chanté (2) la région où vivre ; ce manque de foi ou d'élan lui a valu sa prison hivernale. Il s'agit donc d'une migration manquée, qui l'a mis à la merci du gel (3). Cette affabulation, qui implique une culpabilité, a pour héros un homme et non un oiseau : de fait, tous les éléments figuratifs de l'exil mallarméen sont réunis dans le dernier vers du quatrain, Quand du stérile hiver a resplendi l'ennui hiver,
ciel resplendissant, stérilité, ennui. La plainte sur l'oiseau gelé
dit le poète maudit et impuissant; le Midi rêvé de l'oiseau migrateur
est l'Idéal inaccessible à l'homme et au poète; l'horreur
du sol figure
l'horrible emprise du Réel. Il n'est pas rare que
l'Ennui baudelairien fasse son mea culpa, et Mallarmé a suivi,
semble-t-il, cet exemple dans Le Sonneur de 1862 et 1866, mais
il n'est pas question ici de péché au sens chrétien ; Mallarmé
soupçonne que la torture de l'idéal est autant une volonté
de désespoir qu'une destinée, et que celui qui souffre de ce
mal ne fait qu'un avec lui et ne souhaite pas vraiment s'en délivrer.
Le symbolisme humain du cygne n'apparaît pas moins dans le premier
tercet que dans les quatrains, l'agonie de l'oiseau
y est supposée Par l'espace infligée à l'oiseau qui le nie, et l'on pourrait interpréter ce conflit du cygne avec l'espace comme impliqué dans la condition de toute créature volante : l'oiseau nie par son vol un espace qui se voudrait inviolable, et qui le punit en se faisant pour lui prison. Mais on ne peut oublier que l'infranchissable espace est, dans le romantisme pessimiste, une des figures de l'Idéal mortifiant, ainsi que l'atteste le choix fréquent d'Icare comme héros. L'Idéal a l'espace insondable pour symbole quand il tient le poète à distance, l'accule au blasphème et l'en punit lui aussi, par l'impuissance poétique. Et son arme symbolique est la pesanteur, image de la Réalité tyrannique : ici l'horreur du sol, dont la mention suit aussitôt celle de l'espace punisseur. L'échec consommé donne lieu à un retournement de position chez le héros, que proclame le dernier tercet. Le frisson de l'espérance s'est évanoui ; le Cygne ou le Poète sont rentrés dans leur permanente infortune. Mais le songe froid de mépris et l'exil inutile concernent surtout le poète : c'est lui qui méprise ce qui le condamne, c'est pour lui que l'inutilité peut être une gloire. Le mépris écarte le soupçon de dépit qui s'attache à tout parti pris de solitude; l'inutilité est, dans le romantisme misanthropique, la couronne provocante du Poète et de l'Artiste. Tel est le sens global, évident, de ce dernier tercet, dont l'élucidation littérale pose plus d'une question. Le premier vers, Fantôme qu'à ce lieu son pur éclat assigne, est
tout entier une apposition anticipée au sujet il (le cygne ou le poète)
de la proposition principale qui occupe le second vers. Le héros
du sonnet n'est appelé « fantôme » que par hyperbole : ce mot
désigne ici une sorte d'absence en vie, un minimum d'être, destination
idéale du poète, que toute existence pesante déshonorerait. La relative,
qui dépend immédiatement de ce mot, est fortement
ambiguë dans l'emploi du possessif «son»
(«son éclat »), qui peut renvoyer à « fantôme » ou à « lieu »; on
peut comprendre soit que le pur éclat du fantôme l'assigne à ce lieu (c'est-à-dire,
pour le poète, que sa nature à la fois fantomatique et
lumineuse l'assigne à cette glace transparente comme habitant prédestiné, soit que le pur éclat de ce lieu l'assigne comme résidence
au fantôme. On choisira la lecture qu'on voudra : elles ont
pratiquement la même signification, impliquant toutes deux la parfaite convenance du " fantôme » et du « lieu », d'accord avec
la hautaine acceptation du Cygne-Poète (4). La proposition relative
du dernier vers représente le songe froid de mépris, où le héros
s'immobilise, comme un vêtement dont s'enveloppe, dans une
attitude définitive, le Cygne, nommé finalement,
avec sa majuscule, comme la glorieuse figure du Poète. On
a souvent commenté la versification particulière de ce sonnet, où la dernière
voyelle tonique de chaque vers (12e syllabe de l'alexandrin)
est toujours 1.
Les deux sonnets de ce type les plus anciens sont Le Tombeau d'Edgar Poe (1876)
et « Sur les bois oubliés... » (1877) ; huit
autres sont du même type entre 1883 et 1887; puis trois autres, entre 1893 et 1898. Les
sonnets écrits en alexandrins avant cette période (sept, de 1862 à 1871) sont
tous de disposition « irrégulière »; de même ceux de 2. Il ne faut pas penser ici au fameux " chant du cygne" au moment de sa mort, qui est une légende; et il ne s'agit pas ici de mort, mais de migration, Les cygnes, d'ailleurs, ne chantent pas, et le cri de leurs diverses espèces est généralement peu apprécié. 3. Les cygnes de nos lacs n'émigrent pas, mais la migration est de règle dans des espèces sauvages et Mallarmé le savait sans doute. 4. Si Mallarmé avait écrit cette phrase selon l'ordre usuel des
mots, à savoir : " fantôme que
son pur éclat
assigne à ce lieu", la première lecture serait seule possible;
par l'inversion qui a permis ce très beau vers, il a créé l'ambiguïté
du sens, « fantôme » et « lieu » pouvant être affectes l'un et l'autre d'un
« pur éclat ». On peut éclairer
la discussion en imaginant deux phrases construites dans l'ordre du vers de Mallarmé,
mais chacune dans un texte qui impose une lecture à l'exclusion de l'autre.
Ainsi : " Voyageur qu'à ce lieu ses souvenirs ramènent
", et ;
« Voyageur qu'à ce lieu ses beaux sites ramènent » (puisse-t-on me pardonner
mes alexandrins! grammaticalement, le premier est tout de même plus
plausible que le second). 5. Versification : il n'y a guère d'autre particularité que celle des rimes dans ce sonnet pathétique, plus qu'aux trois quarts régulier par le rythme : les vers 6 et 14 sont de ceux qui relèguent à l'arrière-plan la césure médiane; seul l'avant-dernier est exclusivement ternaire, et de formule peu usitée.
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