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Kosovo (d'après une photo parue dans Libération)

Harrisson’s flowers

(J'ai écris ce texte pour un débat sur JRRVF  sur le soi-disant militarisme que certains voudraient attribuer à Tolkien).  

J’ai vu il y a quelques jours  « Harrisson’s flowers » et cela m’a rappellé de nombreux débats sur la guerre, ou chacun s’efforce de condamner celle-ci à sa manière mais où néanmoins se révèlent des idées opposées comme le tout pacifisme ou le mal nécessaire de la guerre « juste » ou « légitime ». 

Le film commence par le commentaire d’un journaliste ayant ou "qui aurait", (j’ignore si c’est une fiction totale) exercé pendant la guerre en Yougoslavie ; il dit qu’il y deux sortes d’hommes ceux qui ont connu la guerre, ceux qui l’ont vécue et les autres.

Je ne sais pas pourquoi j’ai été particulièrement sensible à ce film ; ce n’est pas mon premier film sur la  guerre ! mais peut-être est-ce parce qu’il nous fait vivre cet événement par les yeux de journalistes, c’est à dire ceux de témoins directs, neutres, non engagés pour une cause ou une autre, presque extérieurs aux combats bien que non épargnés par les souffrances. L’objet n’est pas l’attitude de l’un ou l’autre des belligérants

On nous montre l’horreur, aussi bien les massacres entre militaires, que la détresse et le martyre des populations civiles, la destruction !Tout ce qui brise, brûle, explose, écrase. Le regard est celui non d’une victime ou d’un bourreau ; c’est celui d’un témoin : l’homme montre à l’homme ce que l’homme commet. Ce n’est pas un reproche, ni une prière mais un constat solidaire: voilà notre œuvre ! 

Le jugement qu’on se sent dans l’obligation de prononcer est dérisoire :la guerre est une chose horrible, nous détestons la guerre, mais au même instant, loin de nous, d’autres journalistes photographient des scènes identiques, d’autres vivent ces horreurs, mettent eux-mêmes leur vie en danger pour apporter leur témoignage, démontrant l’impuissance de nos belles intentions. 

Alors ne faut-il pas nous incliner devant cet horrible constat que la guerre est un fléau inéluctable, que nous ne parviendrons jamais à éradiquer et que notre plus grande chance est de n’avoir jamais eu à la subir , d’être au nombre des privilégiés qui ne l’ont pas côtoyée.

Je me dis moi aussi que nous devrions effectivement être différents de ceux qui l’ont vécue ; de telles épreuves doivent marquer pour toujours celui qui les connaît, mais en quoi sommes nous différents ? sommes nous meilleurs ou pires ?

Préservés de cette épreuve il nous est impossible de percevoir pleinement, jusqu’où peut aller notre barbarie, mais notre vision du monde en est-elle vraiment autre ? Les écrans, le papier nous révèlent la vérité mais nous ne la ressentons pas.

Faut-il alors, craindre au contraire, que cette exemption soit de nature à endormir notre vigilance et propre à garantir que dans un avenir plus ou moins proche nous serons prêts à accepter, même pour nous, ce que nous sommes incapables d’éviter à d’autres aujourd’hui, malgré les témoignages édifiants ?

Quant à ceux qui ont vécu ces atrocités peut-on penser qu’ils répugneront définitivement à cette barbarie ou bien la haine devant tant d’horreur n’appelle-t-elle pas à la vengeance ?

Il est sage d‘appeler les belligérants à faire la paix, à se tendre la main, mais le pardon est-t-il toujours possible ? 

Le travail des journalistes des reporters est admirable mais ne faudrait-il pas que chaque cliché soit assorti de commentaires « humanistes » ? 

Les images sont éloquentes, elles atteignent notre sensibilité mais si peu interpellent notre raison ou notre responsabilité!

Demain j’aurai probablement oublié l’impact profond d’Harrisson’s flowers et palabrerai encore pour dire en toute quiétude, bien à l’abri de mon univers feutré que la guerre est un fléau ! mais que faire pour qu’elle ne se reproduise plus ? 

Alors pour en revenir au Seigneur des Anneaux et à Tolkien dont le soi-disant militarisme continue de me troubler, on peut effectivement se demander si notre enthousiasme est légitime pour un récit présentant autant d’aspects d’une épopée guerrière ?

Gardant comme postulat que Tolkien n’aimait pas la guerre, lui qui l’avait vécue et qui s’est cependant plu à en peindre les tableaux où le noir de la mêlée exalte la couleur des héros, je me demande si cette représentation idéalisée n’est pas pour l’écrivain comme pour son lecteur, le moyen d’exorciser l’horreur et de lutter contre cette vision cauchemardesque de l’homme qui persiste contre toute raison à reproduire ce qu’il redoute le plus.

On s’interroge souvent sur ce qui peut justifier notre enthousiasme pour l’héroïsme, pour les faits d’armes, pour les grandes actions sur les champs de bataille et combien de fois ne sommes nous pas tentés de jeter un voile pudibond sur notre admiration ou de tempérer notre émotion à l’image d’un assaut désespéré, une bravoure inutile !

Serions-nous plus pacifistes que Tolkien ? plus humains ? plus miséricordieux ? plus accessibles à la Pitié ?

Sa qualité de poète ou d’écrivain lui donnerait-il le droit de sublimer ce qui nous répugne et trahissons-nous notre idéal en nous associant à sa vision sélective ?

Je pense plutôt qu’il faut y voir la manifestation d’une sorte d’optimisme, le moyen de ne pas nous renier et  sombrer dans un pessimisme stérile.

Extraire dans cette barbarie quelques étincelles d’humanité, en illuminer la noirceur, ce n’est pas glorifier la guerre mais consentir à l’homme d’autres possibles, persister à croire que nous pouvons surmonter nos penchants détestables .  

 

Guerre en Bosnie d'après une photo parue dans Libération

Saint Exupéry : La Paix ou la guerre 

Une réflexion sur un texte de Saint Ex sur lequel je ne me sens pas en totale harmonie compte tenu des circonstances et de la marche de l’histoire !

Autant je partage son sentiment sur l’absurdité de la guerre et aimerais faire mon credo de son plaidoyer, autant la démarche de nos dirigeants de l’époque s’est pour moi révélée dramatique et l’opportunité de la soutenir une profonde erreur .

La.Paix ou la Guerre

Dans la nuit du 29 au 30 septembre 1938 , Hitler, Mussolini, Chamberlain et Daladier signaient  les accords de Munich pour préserver la paix ; la France et l’Angleterre abandonnaient de ce fait à leur sort les territoires des Sudètes et laissaient l’Allemagne marcher sur la Tchécoslovaquie .

A la demande du journal Paris-soir, Saint Exupéry rédige trois articles pour défendre la position prise par le gouvernement français, regroupés sous le titre « La paix ou la guerre ».

En introduction, Saint Exupéry évoque ce malaise qu’il ressent et partage avec une partie de la population (bien que majoritairement favorable, la prise de position ne fait pas l’unanimité, avec notamment l’opposition des communistes)

« nous avons choisi de sauver la paix. Mais en sauvant la paix , nous avons mutilé des amis. Et sans doute beaucoup parmi nous étaient disposés à risquer leur vie pour les devoirs de l’amitié »

La mission qu’il se donne est donc d’expliquer le choix des états Français et Anglais, en dépit de toutes les contradictions qu’il soulève. En préférant la guerre , «  ils auraient alors sacrifié l’homme »et « ils auraient accepté de changer le monde en cendres ». 

Plutôt que de dresser les uns contre les autres , (ce qui à mon avis est une démarche admirable !) Saint Exupéry tentera tout au long de ces articles de montrer qu’il est inutile de s’évertuer à combattre l’idée de la guerre, à démontrer son absurdité en faisant appel à la pitié, à la raison ou à l’épouvante "Ce qu’il faut, pour sauver la paix, c’est donner à l’homme un sens à sa vie".

Pour moi, c’est ardent plaidoyer contre la guerre est un discours dicté par les circonstances. On sent,e trouve,  à quel point Saint Exupéry est lui-même ébranlé. Les textes ne sont pas d’une grande limpidité (o !) et j’ai du les relire plusieurs fois pour en saisir le véritable sens(si toutefois je l’ai saisi !!).

Et je trouve peu convaincante sa conclusion :

Au nombre des choses qui peuvent donner un sens à la vie des hommes, n’y a-t-il pas effectivement ce qui aurait justifié une position opposée à celle du gouvernement français de l’époque, à savoir prendre le parti de s’élever contre la guerre menée en Tchécoslovaquie par Hitler?

Si je partage sa haine pour la guerre, si j’approuve son aspiration à lutter contre un mode de vie qui avilit l’homme par la manifestation d’un individualisme médiocre, je ne pense pas qu’on puisse tirer gloire de l’abandon d’un peuple à l’oppression, et surtout de conclure un accord de paix sur son dos. 

Pourtant quelle que soit la position que servait ce texte,  Saint Exupéry nous a encore ici laissé des phrases inoubliables :

pour évoquer  ce qui fait qu’un homme consent à l’absurdité de la guerre , pour le convaincre d’y renoncer alors que les arguments ne sont ni la pitié ni la raison :

: « Homme de guerre qui es-tu ? »

Tel celui qui s’abandonne à l’absurde, qui accepte la guerre tout en sachant son issue,  une destruction de tout ce qui lui est cher : « Noyés dans les contradictions que nous ne savons plus résoudre, découragés par l’incohérence d’évènements que nul langage n’éclaire plus, nous admettions obscurément le drame sanglant qui nous eut imposé, enfin, des devoirs simples ». 

Ce n’est pas non plus la pitié que nous éprouvons devant un spectacle d’horreur qui nous convaincra : « voilà quelques milliers d’années que l’on parle des larmes des mères. Il faut bien admettre que ce langage n’empêche point les fils de mourir. » 

Ennemis ? :

  « Dans la nuit , les voix ennemies d’une tranchée à l’autre s’appellent et se répondent »

Les mêmes peurs, les mêmes angoisses, mais aussi les mêmes raisons d’être là , mêmes justifications , mêmes aspirations , mêmes espoirs !

Pour aboutir à un constat désespérant :« Mais une si haute communion n’exclut pas de mourir ensemble. » 

C’est donc dans la médiocrité de notre vie qu’il faut trouver la justification de cet abandon à l’absurde .

« on a cru que pour nous grandir, il suffisait de nous vêtir, de nous nourrir, de répondre à tous nos besoins. Et l’on a peu à peu fondé en nous, le petit bourgeois de Courteline, le politicien de village, le technicien fermé à toute vie intérieure ». 

Or l’homme a besoin d’espace où expérimenter ses capacités, se mesurer et aller au-delà de lui-même.

« Nous les fils de l’âge du confort nous ressentons un inexplicable bien être à partager nos dernières vivres dans le désert » (besoin de fraternité). 

Son besoin d’exaltation, d’absolu c’est au service de l’humanité tout entière qu’il le doit :

« Que nous fallait-il pour naître à la vie ? nous donner ! »

« …nous n’avons pas besoin de la guerre pour trouver la chaleur des épaules voisines dans une course vers le même but. La guerre nous trompe. La haine n’ajoute rien à l’exaltation de la course ».

A l ‘exemple du savant, du chirurgien, du paysan chacun doit prendre conscience de son rôle dans la longue marche de l’humanité, agir et vivre afin que celle-ci progresse

« Et le simple berger lui-même qui veille sur ses moutons sous les étoiles, s’il prend conscience de son rôle, se découvre plus qu’un berger, il est une sentinelle. Et chaque sentinelle est responsable de tout l’empire. » 

On peut je trouve rétablir notre harmonie avec Saint Exupéry en considérant que c’est en temps de paix qu’il faut cultiver l’horreur de la guerre, et nous laisser convaincre par son discours. D'ailleurs, ce texte repris  dans "Terre des Hommes" en grande partie , hors du contexte de cet écrit de circonstances, résonne tout autrement. 

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1939. Louis Aragon Reconnaissance à l’Allemagne

Comme nous progressions le long du plateau de Nouvron-Vintgré, par cette belle fin d’août 1918, nous trouvâmes, dans un élément de tranchée abandonné, un grand jeune homme, dont le casque cachait les yeux, et la bouche était ouverte. II avait été surpris lisant, et il était demeuré assis, mais la tête renversée, et le livre était tombé à terre à côté de lui ; un livre petit, couvert d’une toile vieux rose à croix jaunâtres, et je le ramassai. C’était une anthologie des poètes allemands parue à Cologne pendant la guerre. Émile, mon tampon, qu’on appelait Casse-casse, pendant que je regardais le bouquin, avait soulevé le casque pour voir le visage : il en sortit, d’un trou affreux, un vol bourdonnant de mouches.

Que lisait-il quand la mort l’atteignit ? Liliencron, Richard Dehmel, Franz Werfel ? Ou ces traductions surprenantes de Baudelaire, de Mallarmé et de Rimbaud, qui sont devenues des poèmes allemands avec Stefan George ? Je ne sais. Mais j’ai longtemps gardé ce message qu’avait laissé pour moi ce jeune homme inconnu. Ce livre par lequel, au-dessus des tranchées, m’arrivait la voix de la véritable Allemagne. J’y appris l’" a-b-c " de la nouvelle poésie germanique, j’y pris le goût de la connaître.

La guerre finie, c’est à Strasbourg, à l’enseigne de La Mésange, que je découvris Rainer Maria Rilke sous les espèces d’une plaquette :

" Die Weise von Leben und Tod des Cornets Christoph Rilke ". C’est à Sarrebruck que je lus Die Armen, d’Heinrich Mann, mais c’est à Boppard-sur-le-Rhin que je compris enfin cet échange extraordinaire entre les peuples qu’on appelle la poésie et qui fait que Guillaume Apollinaire a pu écrire en français, à la manière d’Henri Heine, les plus beaux vers à la louange de ce pays étranger, pourtant si puissant sur le coeur français, qu’il semble que ce soit ici que se reconnaissent Hugo et Schiller, Arnim et Nodier :

Le Mai le joli mai en barque sur le Rhin

Des dames regardaient du haut de la montagne

Vous êtes si jolies mais la barque s’éloigne

Qui donc a fait pleurer les saules riverains ?

Or des vergers fleuris se figeaient en arrière

Les pétales tombés des cerisiers de mai

Sont les angles de celle que j’ai tant aimée

Les pétales flétris sont comme ses paupières.

Sur le chemin du bord du fleuve lentement

Un ours, un singe, un chien menés par des Tziganes

Suivaient une roulotte traînée par un âne

Tandis que s’éloignait dans les vignes rhénanes

Sur un fifre lointain un air de régiment.

Le mai, le joli mai a paré les ruines

De lierre, de vigne vierge et de rosiers

Le vent du Rhin secoue sur les bords les osiers

Et les roseaux jaseurs et les fleurs nues des vignes.

Je ne voulais citer de ceci que les deux premiers vers, et puis il a fallu que les autres suivissent. On ne peut se faire une idée de la contrebande qu’étaient ces vers français au temps de la guerre pour la nostalgie de l’Allemagne qu’ils comportaient. Apollinaire même en était gêné, il s’en sentait compromis. Et ayant corrigé un vers du poème les Colchiques, publié dans Alcools en 1913,

" Le gardien du troupeau chante tout doucement "

pour lui préférer :

" Le gardien du troupeau chantonne en allemand. "

Apollinaire, avec la guerre, était revenu, effrayé, à la première version.

C’était le temps des poètes épouvantés. Jules Romains dans la première édition d’Europe n’avait pas osé écrire, à côté des noms des grandes artères des capitales, " Friedrich Strasse " : il avait traduit " rue Frédéric ", pour faire plus français.

Pour moi qui connaissais par coeur les paroles de Tristan et Isolde et dont le héros était Parsifal, que pensais-je au milieu de cette débâcle de la dignité ? Je murmurais les mots de l’Enchantement du vendredi saint. Ils étaient ma protestation intime contre la sottise. J’étais parti pour le front, volontaire : mais c’était qu’il me fallait à tout prix un air pur, et je portais en moi comme le château de mes rêves cette Allemagne interdite que j’aidais gaiement à combattre.

Je participais de la folie, et du mélange général de toutes les notions, dans la mesure même de ma révolte. Le sens profond de ces contradictions m’échappait : j’aimais Wagner, et Schelling, et Albert Dürer, et Schumann, et le Roi des Aulnes, et la Lorelei. Je n’étais pas très sûr du droit que j’avais à cet amour. Et par là je n’étais pas si loin des blasphémateurs imbéciles qui tous les jours dans la presse française écrivaient des choses à défaillir de honte, sur les poètes, les penseurs et les musiciens allemands.

Après quatre ans de guerre, pendant lesquels de singuliers maîtres nous avaient, par les moyens les plus puissants, détournés de cet héritage de chansons et de hautes pensées, qu’il était difficile à un jeune homme isolé, et qui acceptait mal que les valeurs de l’esprit fussent à la merci de la tourmente, de renouer les liens rompus entre la douce Allemagne des Lieder et des philosophes et le monde où il vivait, borné par les nécessités de la guerre et éclairé par les cathédrales en flammes !

Le petit livre rose à croix jaunes avait joué pour moi un grand rôle. Il m’avait appris le mensonge des maîtres, de Barrès à Bergson, qui rejetaient avec l’ennemi, ce qui ne saurait être l’ennemi de la France, la pensée allemande, prisonnière des barbares comme la nôtre, et comme la nôtre chantant dans ses chaînes.

J’écris ceci à l’aube de 1939. Vingt et une années se sont écoulées depuis cette découverte auprès d’un cadavre dont la dernière pensée fut sans doute au jeu pacifique des rimes. Le temps d’une majorité de l’esprit. Mais le monde n’a pas crû en sagesse, et le cauchemar passé nous remet à pied d’oeuvre aujourd’hui, devant les mêmes menaces où l’esprit risque de sombrer.

C’était la guerre alors. Mais n’est-ce point la guerre aujourd’hui ? Quand j’écris ces mots dans un bureau paisible, j’ignore si, le temps que paraisse la revue à laquelle ils sont destinés, cette guerre ne sera point un fait à tous sensible, une guerre au sens ancien du mot.

Mais même sans cela..

Je dis que nous sommes en guerre, nous autres Français, avec l’Allemagne. Une guerre qui se fait par d’autres moyens, voilà tout. D’une minute à l’autre le recours aux moyens classiques est possible. Une guerre qui dure depuis plus de deux ans, et où d’autres se battent pour nous. Je dis qu’il faut être insensé pour ne pas reconnaître ce fait : nous sommes en état de guerre. Et dans ce moment surtout où d’hypocrites tentures cachent le combat véritable, peut-être plus encore, autrement que de 1914 à 1918, il est nécessaire aux Français de se durcir, et de savoir même être injustes, et de haïr, pour être aptes à résister.

Pourtant il est entre ces deux époques, entre la guerre d’alors et cette guerre d’aujourd’hui, une différence qui nous rend plus facile de continuer à aimer cette Allemagne-là qui n’est pas notre ennemie, l’Allemagne humaine et mélodieuse.

C’est que, dans cette guerre que nous font aujourd’hui les Allemands, ils ont tourné leurs premières armes contre leurs poètes, leurs musiciens, leurs philosophes, leurs peintres, leurs acteurs. Et ceux d’aujourd’hui, les vivants chassés avec leur trésor dans la gorge et le coeur, et ceux d’hier, les morts glorieux, dont les noms sont effacés des frontons où règne la croix gammée. Et ce n’est plus qu’en France qu’on peut lire Heine, Schiller et Goethe sans trembler.

Il pouvait bien avoir vingt ans, alors, le jeune homme du plateau de Nouvron, qui mourut en lisant des vers. Werfel, qui peut-être à la dernière minute enchanta sa jeunesse, nous l’avons reçu à Paris, exilé, avec les derniers rêves de Vienne dans les yeux.

Aussi prends-je les devants de l’injustice qui va venir, parce que j’ai connu les outrages d’autrefois. Avant que la colère française n’ait ses égarements, et que la haine juste des hommes d’Hitler ait levé dans tous les coeurs français ce délire qui accompagne les batailles, et entraîne de regrettables méprises qui ne se peuvent éviter, je veux élever la voix et dire ma reconnaissance à la véritable Allemagne.

Je veux dire des mots dont on puisse un jour se souvenir dans l’orage. Je veux pendant qu’on peut encore m’entendre affirmer que cette véritable Allemagne, c’est pour elle que nous nous battrons, comme se battent pour nous les libres fils de l’Espagne, malgré nos trahisons, nos lâchetés envers elle, et les marchandages de nos maîtres, et le trafic atroce de la liberté. [.]

Il est des écrivains d’Allemagne qui ont joué leur vie sur la liberté. Ceux-là précisément que j’appris à connaître, encore soldat, dans ces petits villages d’Alsace où m’amenaient les hasards de garnison après l’armistice, et où les plus simples de mes idées courantes étaient bouleversées par une jeune fille qui venait de me prêter un poème d’Arno Holz, je crois, et qui brusquement (peut-être pour la rime) entrait en désaccord violent avec moi à propos du von der Golz : " Mais c’est un héros, voyons ! s’écriait-elle. Toutes les jeunes filles en sont amoureuses ! " Pour moi, von der Golz était une sorte de très bas et très rusé agent d’espionnage, qui avait fait du vilain travail en Turquie. Impossible de s’entendre : elle a fini par épouser un officier américain.

Vous croyez que je plaisante ? C’est alors que j’ai rencontré pour la première fois dans leurs livres ces hommes qui, pendant quinze ans, furent la gloire de l’Allemagne, et qui ne se sont pas inclinés devant son asservissement. Ces hommes chassés dont la voix monte encore de Suisse, de Hollande, d’Angleterre, de France, de Russie ou d’Amérique vers leur patrie muselée.

Et il y a ceux qui se sont tus, et qui vivent encore là-bas, dont je craindrais d’écrire le nom. On ne les entend plus. Leur coeur bat-il encore ?

Toute la vie allemande s’est réfugiée dans ceux qui incarnent l’éternelle amitié des peuples de France et d’Allemagne, si souvent opposés par leurs maîtres, et dont à travers les siècles les échanges de pensées ont plus fait pour la vie que jamais les guerres fratricides n’ont pu faire pour la mort.

Toujours ce furent les hommes chassés de France par les tyrans, comme ces protestants au lendemain de la révocation de l’Édit de Nantes, ou d’Allemagne comme ces esprits libres du XIXe siècle qui fécondèrent le romantisme français, toujours ce furent les émigrés de la liberté qui scellèrent valablement l’union de nos cultures, garante de l’union, lointaine encore, hélas ! de nos deux pays. [.]

Il faudrait faire connaître ces textes des grands émigrés du passé pour lutter contre cette haine qui renaît des pogroms, et qui ne sait pas distinguer entre l’Allemagne immortelle et ses maîtres d’un jour. On connaît trop peu Börne, Büchner, on ne lit pas assez Heine en France.

Mais écrivant ceci, il vient à l’esprit que ce dédain injustifié des morts est moins révoltant que l’ignorance commune des vivants. N’y a-t-il point des Heine, des Büchner, des Börne parmi nous, qui respirent ? Ce sont eux, les vivants, qu’il faut lire, eux, la protestation ailée et palpitante de l’âme allemande !

C’est peu que d’attester les liens du passé. Il faut témoigner des liens d’aujourd’hui, des hommes vivants. Il y a Thomas Mann et il y a Bertoldt Brecht, il y a Heinrich Mann et il y a Anna Seghers, il y a Lion Feuchtwanger et il y a Willi Bredel, il y a Emile Ludwig et il y a Egon-Erwin Kisch, il y a Erich-Maria Remarque et il y a Ludwig Renn, il y a (sans vouloir sanctionner ici l’annexion brutale de l’Autriche) Franz Werfel et Musil. Et tant de noms qui sont l’espoir et l’hymne de l’avenir. Il y a des chansons, des histoires et des clameurs vivantes. Il y a tout ce qui passe en eux du grand peuple muselé, et qui trouve pour s’exprimer leurs paroles ardentes, leur talent, leur colère.

Tout ce qui est vraiment français en France devrait connaître, aimer et défendre cette Allemagne de l’exil. On est loin du compte, mais si peu que nous soyons à en avoir conscience, remercions en eux leur patrie de tout ce qu’elle nous a donné de Hölderlin à Schumann, de Hegel à Wagner, de Heine à Wedekind. Regardons-les : ils sont l’exemple, ils sont ceux qui n’ont pas failli.

Je me dois personnellement de reconnaître ici une dette, une dette de la France envers eux. Aux jours de septembre, certains d’entre eux, je le sais, j’en suis témoin, étaient prêts à défendre jusqu’au sol de notre patrie avec leurs bras, avec le mur de leurs poitrines. Cela, je ne l’oublierai jamais, et tant que j’aurai une voix pour crier, je ne le laisserai pas oublier aux autres.

Est-ce que l’amour allemand de la liberté n’a pas déjà porté ce courage de l’esprit jusqu’au Tage, jusqu’à l’Èbre ? Nous avons vu là-bas, où déjà se défendait notre France, que ce ne sont pas de vaines paroles, et que face à l’ennemi commun de leur peuple et du nôtre, les écrivains de la libre Allemagne savaient échanger " l’arme de la critique contre la critique par les armes ".

Exemple où se confondent la tradition française et la tradition allemande. Si bien que nous pouvons, nous Français, demander avec eux notre commune règle de conduite à Goethe, à la plus haute image de l’esprit humain : le docteur Faust, qui, sur le point de mourir, s’écrie : " Celui-là seul est digne de la liberté comme de la vie qui, tous les jours, se dévoue à les conquérir et y emploie, sans se soucier du danger, d’abord son ardeur d’enfance, puis sa sagesse d’homme et de vieillard. Puissé-je jouir du spectacle d’une activité semblable et vivre avec un peuple libre sur une terre de liberté ! "

Reconnaissance à l’Allemagne. Il faut qu’on sache que cette reconnaissance n’est point passive. Qu’elle suppose entre nos mains, dans nos coeurs, un dépôt sacré que nous ne laisserons point atteindre. Ce bien suprême de l’homme, cette culture annihilée par les forces qui parent de la dérision du sang et de la race les dévastations de l’esprit, renaît dans le jardin de France, et c’est l’Allemagne spirituelle que nous défendrons demain quand ses persécuteurs viendront attaquer notre sol.

Reconnaissance à l’Allemagne. Elle serait un vain mot, si nous ne mettions point à son service la force, si nous n’opposions à l’Allemagne d’airain l’airain français protecteur de l’esprit.

Reconnaissance à l’Allemagne. Elle exige que nous nous préparions au combat matériel. Elle exige de chaque coeur français la disponibilité de sa force, l’exercice de sa volonté. Elle exige, pour le jour où ceux qui en 1938 ont par deux fois été pourchasser l’esprit de l’Allemagne au-delà des frontières de la férocité, voudront à nouveau abattre les limites des peuples, que chacun d’entre nous sache qu’il n’est point le défenseur que de sa liberté, mais de celle même de cette Europe soumise à la force et qu’on appelle Allemagne, et qu’on appelle Autriche, et qu’on appelle Bohême. hélas !

Et je pense à mon aide-major qui sifflait Der Gute Kamarad sur les Hauts-de-Meuse. Oui, il avait raison, et si nous pouvions les leur faire entendre, n’éveilleraient-elles pas dans le coeur même des armées de l’ennemi un écho fraternel les notes de l’éternelle chanson d’Allemagne dans une bouche française, je veux dire les paroles que voici :

" Wer das Schwert erhebt gegen das Volk, der wird durch das Schwert des Volkes umkommen. Deutschland ist jetz ein Leichenfeld, bald wird es ein Paradies sein " (1).

Ainsi écrivait Büchner en 1834, à la veille de l’exil, dans le Hessische Landbote, et cette phrase optimiste ne s’est jamais effacée de ma tête depuis le jour que je l’ai lue.

(1) " Celui qui lève l’épée contre le peuple, celui-là périra par l’épée du peuple. L’Allemagne est maintenant un cimetière, bientôt elle sera un paradis. "

Aragon (extraits d’un texte publié dans Commune n 66, février 1939.)

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