(Présentation
de Faust
de Goethe
par Adam)
source
: http://www.philautarchie.net/
Sommaire
de l’introduction
1. Digressions historiques
2. Prologue sur la pièce
3. Scolies sur la condition humaine
4. Vues sur l’ironie
5. Vues sur la non-ironie
6. Goethe et les institutions religieuses
8. Références
Digressions historiques
***
En Allemagne, Klinger publie en 1776 Strum und Drang (du
romantisme germanique), influençant Goethe et Schiller.

***
Qui
dit pièce sous-entend pièce de théâtre. Faust est bien un écrit théâtral
(qui, à ce propos, à été maintes fois adapté sur la scène). Il s’agit,
plus précisément encore, d’un écrit poétique (tantôt en prose, tantôt en
rime à l’image de la dantesque Vita Nova) penché sur la philosophie et la théologie
; on parlera alors de texte orphique.
La pièce se divise en trois parties fondamentales. Chacune des parties est le
fait d’une « période » dans la vie de Goethe. A propos, le livre cité en référence
propose un arrêt sur chacune de ces parties. Un dit « arrêt sur lecture ».
Prologue
sur la pièce
Deux personnages principaux : le vieux docteur Faust et le diable Méphistophélès.
Un personnage secondaire mais qui a toute sa place dans la tragédie,
Marguerite, désirée par Faust en même temps que désireuse de l’amour de
celui-ci. Faust est mû par un insatiable besoin de savoir. Aux yeux des autres,
en tant que docteur il « sait » mais à ses yeux il doute ; il en est consumé.
Le bon docteur est, dirais-je, la figure même du doute. On comprendra aisément
la formule utilisée et qui dit « avec le savoir augmente le doute ». Faust brûle
de désir qu’il ne peut satisfaire et c’est, selon Goethe, le lot des hommes
que de manquer de tout ; et que tout leur manque ! En plus d’être la figure
du doute, ainsi déchiré Faust se révèle être une figure représentative de
ce qu’avec Goethe on appellera « la condition humaine ».
La première partie comprend, entre autres, deux prologues qui causent de ce
qu’est le théâtre. Ici c’est l’auteur qui pose la vie comme un théâtre
tragique. En somme, le style qu’il adopte fait penser au « théâtre dans le
théâtre » puisque la vie est le théâtre et qu’il en joue la scène.
C’est avec quelques discours sur l’art et le théâtre que Goethe débute
l’ouvrage, puis nous sommes amenés à connaître Faust qui, dans la première
partie, se trouve dans son vieux laboratoire dépéri. Annonce, donc, de
l’insatiable désir de savoir qui anime le bon docteur. Puis nous passons à
un discours entre Dieu et le diable, ou Dieu permet au diable de disposer de la
vie de Faust – de le tenter aussi souvent que faire se peut – tant que
celui-ci est sur terre. « Dans l’au-delà, dit Dieu, le docteur est à mon
service ». (Ici, l’édition « pour lycéens » note que Dieu aurait trompé
Méphistophélès puisque ce dernier entreprend d’avoir Faust comme serviteur
en enfer).
La seconde partie est, selon mon petit moi, la partie la plus intéressante de
l’œuvre. On y découvre un Faust qui sort enfin des quatre murs que constitue
son laboratoire. Un docteur qui découvre une partie de la science du diable et
qui tente inlassablement de « consommer » des connaissances, de la magie, de
la passion afin d’être enfin rassasié. Un personnage qui, enfin,
s’impatiente face à l’amour ; face à ce que Méphisto, en référence à
la mythologie, appelle « son Hélène »
La passion amoureuse de Faust est ainsi tracée, voici le tapis rouge de la tragédie
: celui qui met en scène Marguerite.
La troisième partie, point final de la tragédie et rédigée bien tard dans la
vie de Goethe, donne dans un autre ton. Il s’agit de la continuité
passionnelle d’entre Margueritte et Faust mais aussi de la chute. L’un des
personnages est placé dans une situation à proprement parler dramatique ;
tragique, et le fait ne ponctue pas pour autant la pièce. Il faut attendre une
vaine tentative de « récupération » de la situation par un des protagonistes
(…)
A noter que cette partie est la plus difficile à lire : non seulement elle est
constituée, pour la plus grande part, de chants courts et rimés qui mettent en
scène nombre de personnages mais en plus elle est tissée de nombre de
sous-entendu.
Scolies
sur la condition humaine
ET ROMANTISME
Chez Goethe, Dieu a donné à l’homme la lumière qu’il appelle raison et
dont celui-ci userait pour se détruire plutôt que pour se construire (...)
C’est la folie de l’homme, le paradoxe de la raison. Se chercher une
raison... que pourrait faire d’autre la raison ? Et elle ne le peut
pourtant ! C’est une question fondamentale qui exprime bien la condition
humaine vue par Goethe. Là encore, on sombre dans l’ironie : car en effet,
l’ironie est l’apanage de la raison au détriment de la passion. Soit,
l’homme est essentiellement insatiable mais il cherche à être rassasié.
C’est la source même de son déchirement. Le bon vivant qui philosophe,
dira-t-il, est semblable à un animal qu’un lutin fait tourner en rond sur un
territoire aride, alors que de verts pâturages s’étendent à l’entour.
Voici la très brève parabole qui résume, à elle seule, toute la condition
humaine selon Goethe. C’est que l’homme de l’idéalisme romantique est un
moi infini mais déjà chez Goethe on peut voir l’homme comme une synthèse de
fini et d’infini ! Ce sont les prémices de la conception kierkegaardienne.
C’est ce qui définit la profonde déchirure de l’homme, sa souffrance en
tant que paradoxe vivant – en tant qu’ironie.
En fin de compte, au regard de l’ironie, la condition humaine est ironie.
L’homme est essentiellement questionnement ; le moi est questionnement et de
fait il est condamné à manquer de tout ; et tout doit lui manquer. Notons
aussi et en fin de compte que la raison sans passion aucune ne fait pas
de l’ironie une souffrance. Encore une fois, en plus d’être une synthèse
entre le fini et l’infini, l’homme est une synthèse de raison et de
passion. La souffrance, qui est la trame de la condition humaine, est la
résultante de l’homme comme synthèse.
Vues
sur l’ironie
Ironie vient, étymologiquement parlant, de eirôneia comme
questionnement (action d’interroger) . L’ironie est le nihilisme, le
scepticisme : le questionnement. On parle de dialectique négative car procéder
avec ironie rien qu’ironie revient à procéder en ne résolvant pas. On parle
aussi de dialectique qualitative. Deux figures fondamentales de la dialectique
ironique sont Socrate et Kierkegaard.
Faust de Goethe, en plus de traiter de la condition humaine, traite du concept
d’ironie. Il en traite principalement via le personnage de Méphistophélès,
qui est ici l’ironique presque accompli, ainsi que Faust, que l’ironie ne
cesse de consumer.
Figure de Méphistophélès
D’entrée, Méphistophélès est le diable qui se métamorphose selon son bon
vouloir. D’ailleurs il apparaîtra au docteur Faust comme un chien, puis comme
un étudiant. Le diable de Méphistophélès ! Comme il se métamorphose
montrant par là sa nature fuyante, le paradoxe, l'ironie. Montrant aussi et
surtout que l’ironique n’a pas de visage, pas de position plutôt qu’une
autre : qu’il peut être tout ou rien comme l’ironique peut défendre tout
ou rien. Il ne défend rien.
Dans sa convergence vers l’ironie, Méphistophélès ne possède pas de
passion au sens où on l’entend - un sens humain. C’est par une réplique du
livre que je vais le révéler, soit : « je n’en ressens vraiment rien,
j’ai l’hiver dans le corps ». chez lui, la passion, à proprement parler,
ne transcende pas la raison.
Il est, dit-il lui-même, l’esprit qui toujours nie car tout ce qui existe est
digne d’être détruit. On voit bien pourquoi je dis de lui qu’il est
l’ironique presque accompli. S’il était réellement accompli, il
n’affirmerait rien. En effet, il ne faut pas confondre ne croire en rien et
croire en le rien. L’ironie est l’expression de la raison pure : c’est
l’ouverture des possibles qui ne demande aucune fermeture, aucun engagement
particulier. Lorsqu’il y a engagement, voilà que l’ironie se meurt, voilà
que la passion supplante la raison. Ainsi, l’ironique doit s’exprimer par le
questionnement – à l’image de Socrate – ou bien au conditionnel mais il
ne devrait pas s’exprimer par l’affirmative. Ah ! L’ironie, dit
Kierkegaard, est comme un lutin à qui l’on aurait placé un bonnet qui le
rend invisible ! On comprend la nature fuyante de l’ironie, on comprend
qu’on ne peut, à proprement parler, causer du « concept d’ironie ».
L’ironie n’est qu’une méthode. La transposer même en fond est une erreur
qui saurait la détruire.
Note : chez Kierkegaard, on retrouve la pseudonymie qui relève de l’ironie à
l’image des métamorphoses de Méphistophélès.
Figure de Faust
Faust est humain… trop humain. Toujours chez lui la passion supplante la
raison. Ce qui ne l’empêche point d’être bien conscient qu’avec le
savoir augmente le doute. Ce doute qui le consume, qui le brûle. Cette
connaissance, cette certitude insaisissable, bref ce manque. Il le dira lui-même
: « Tout doit te manquer et tu dois manquer de tout ! ». Le bon docteur aspire
continuellement à être enfin rassasié. C’est précisément la raison pour
laquelle il accepte le pacte de Méphistophélès : afin de mettre Méphistophélès
au défi… savoir si lui est capable d’enfin, satisfaire son insatiable soif
de certitude. On peut dire de Faust qu'il doute malgré lui. En plus d’être
la figure de la condition humaine selon Goethe, il est la figure du doute chez
l’homme. (C’est que le doute fait partie de la condition humaine – il
s’agit d’un élément contribuant à la synthèse qu’est l’homme).
Vues
sur la non-ironie
VIA LE PERSONNAGE DE L’ÉCOLIER
Remarquez comment ce sont les ignorants qui sont dans la non-ironie. Plus on «
sait » plus on doute. La figure de l’écolier est le meilleur exemple de
celui qui croit savoir… et plus encore de celui qui croit que tout se peut
savoir. A ce propos, ledit écolier dira « Cependant, un mot doit toujours
contenir une idée». En tant qu’affirmation c’est à l’inverse de
l’ironie. Et, encore, le fait de croire qu’un mot doit toujours contenir une
idée est l’expression la plus parfaite d’une absence de vide. Méphistophélès
contredira donc ensuite en disant que le mot ne contient pas toujours idée :
c’est l’attrait qu’à Méphisto pour le néant… signe d’un nihilisme
au sens moral du terme.
Goethe
et les institutions religieuses
Point de vue relativement historique oblige, il me faut écrire ce paragraphe au
conditionnel. Soit, il semblerait que feu Goethe n’apprécie pas les
institutions religieuses. Oserais-je tracer un parallèle entre Goethe et
Kierkegaard ? Oui, j’ose. D’autant plus que Kierkegaard avouera bien que
Faust est l’une des figures principales de son œuvre (l’autre étant le Don
Giovanni de Mozart). Les deux, donc, sont des croyants dressés contre les
institutions religieuses. Il semblerait aussi et encore que la chose puisse être
liée de près à l’ironie. Le questionnement fondamental, le doute ou
l’amour du néant font du personnage quelqu’un qui n’apprécie pas les
apparences mensongères et qui voit tout comme du fuyant. Méphistophélès est
lui-même l’incarnation du fuyant, de l’apparence mensongère : il se métamorphose
encore et toujours pour apparaître selon. Et il dit être l’esprit qui
toujours nie, il est l’ironie incarnée et se fait reconnaître à ses métamorphoses.
Aussi Goethe voit vraisemblablement une apparence mensongère en les
institutions religieuses ainsi qu’en les fonctionnaires qui les régissent en
même temps qu’ils l’incarnent. Il y a ce point commun entre l’institution
religieuse et Méphistophélès.
L’Église
seule, mes chères dames, peut digérer un bien mal acquis.
Référence

Faust de Goethe,
Tragédie (XIX) recommandée pour les classes de lycées
; texte intégral. Traduit par Gérard de Nérval.