Ernst JÜNGER
(1895-1998)
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ernst_J%C3%BCnger
Visite à Godenholm
Il faut bien que je ferme ce livre
pour passer à autre chose
Mais pour ne pas quitter trop brutalement ces rivages du Nord je garde quelques
lignes ….
La mer était si paisiblement lisse qu’à
peine ourlait-elle les falaises d’un friselis d’écume. Des oiseaux marins
reposaient par groupe sur les ondes . On eût dit que la mélancolie, la déréliction
du rivage prenait au spectacle de ces rêveuses escadres une profondeur nouvelle
– comme si le vide se fut noué en elles. Par instant il élevait sa voix dans
le cri d’une mouette.
A chacun de ses appels perçants et plaintifs, un frisson courait sur le visage
de Moltner. De longs jeûnes l’avaient émacié et sa peau bronzée par des
soleils plus méridionaux avait pris maintenant une teinte verdâtre. Les
oiseaux gris aux yeux rouges l’emplissaient de dégoût ; il voyait en eux des
incarnations de l’élément spirituel, exsangue, dont la pureté l’effrayait
d’autant plus qu’il y discernait le danger, la fatalité de son existence .
Et la terre, elle aussi, semblait taillée dans la matière grise de quelque
cerveau lorsqu’elle apparaissait confusément aux pâles clartés électriques
de minuit.
Les criaillements des oiseaux s’achevaient par des éclats de rire railleurs
et discordants. Ils semblaient annoncer une naissance solennelle – clameurs
prophétiques de bêtes augurales ; qui précèdent la marée des images. Ils évoquaient
les douleurs de la gésine, auxquelles Moltner résistait de toute sa force –
bientôt, les visions allaient monter de l’abîme.

{…]Cela venait peut-être de ce que la vie ici était semblable au sommeil,
comme l’attestait du reste la toute présence du gris. Et pourtant, de même
que le gris dissimule en lui toutes les couleurs, cette existence crépusculaire
semblait envelopper comme de voiles la possibilité du violent réveil et des
actions bariolées . On le sentait à la qualité du silence, lourd , souvent
irritant.
En fait on vivait ici hors de l’Histoire, ou bien on y faisait irruption,. Les
temps d’essaimage étaient toujours revenus, où la jeunesse prenait la mer à
la suite d’un prince. Ces incursions avaient changé la face du monde , mais
n’avaient que rarement abouti à des fondations durables. Tout en elles
demeurait éphémère, lorsqu’on les comparait à la permanence des villes
magiques. Là on thésaurisait la matière ; mais dans ce pays , on gaspillait
la force , jusqu’au point où l’univers entier risquait de se transmuer en
force pure, comme le voulait le modèle légendaire des incendies cosmiques.
La surface toutefois, semblait terne, protestante , mercantile. Elle suait
l’ennui, comme la lecture d’un roman scandinave. Et malgré cela , l’étrangeté
profonde demeurait immuable. Il suffisait d’abriter ses yeux de la main pour
voir à travers le miroir gris, et l’on découvrait alors la vie foisonnante
dont les fjords étaient inondés. Les hautes tourbières contenaient les
archives de couleurs inconnues, attendant qu’un peintre les dévoilât . Il
soufflait alentour des pics et des glaciers un vent de sournoiserie, plus fort
que toutes les astuces du Midi. Seulement , toute cette contrée ressemblait à
un échiquier désert ; l’ennui, la lassitude s’y attachaient comme des
rideaux. C’est ainsi que la somnolence précède les songes ….
(fevrier 2009)