Albert Camus
( 1913- 1960)
" Une pensée profonde est en
continuel devenir, épouse l'expérience d'une vie et s'y façonne. De même, la
création unique d'un homme se fortifie dans ses visages successifs et multiples
que sont les oeuvres."
A travers la diversité de leurs
formes d'expression : roman, théâtre, essai, journalisme, la pensée et
l'oeuvre de Camus illustrent parfaitement cette cohérence fondamentale et ce
dynamisme fécond que définit le mythe de Sisyphe. Leur enracinement charnel,
tant dans la biographie de l'auteur que dans l'histoire contemporaine, leur
refus de tout dogmatisme, de tout système qui emprisonne ou mutile l'être
humain, dont la misère et la grandeur alimentent leurs doutes et leur
certitudes, la place qu'elles font à la splendeur et à l'indifférence du
monde, enfin l'exigence morale, la passion et la lucidité qui les animent, sous
le classicisme du langage, sont probablement les traits les plus
caractéristiques de cette pensée et de cette oeuvre singulière.
(Jacqueline Lévi-Valensi)
Mais au nombre de ses nombreux
engagements, je voudrais donner la première place à sa position sur la peine
capitale contre laquelle il milita, avec notamment
Arthur Koestler (Réflexions sur la pendaison ) et
à laquelle il consacra son essai
( Réflexions sur la guillotine).
La force de ses arguments essentiellement puisés dans son profond humanisme et
son respect de l’homme même déchu, influença largement son époque
en faveur de l’abolition en France qui n'intervint cependant qu' en
1981, soit 24 ans plus tard (un quart de siècle !!).
Aujourd’hui, les horreurs auxquelles nous assistons et que nous devons en
particulier au terrorisme , ébranlent certains esprits et on entend parfois des
vœux pour le rétablissement de la peine de mort .
Le texte de Camus me paraît essentiel à notre vigilance.
Enfant,
Albert Camus avait été très marqué par la réaction de son père au retour
d’une exécution : « Ma mère
raconte seulement qu’il rentra en coup de vent, le visage bouleversé , refusa
de parler, s’étendit un moment sur le lit et se mit tout d’un coup à vomir » .
Quand la suprême justice donne
seulement à vomir à l’honnête homme qu’elle est sensée protéger, il
parait difficile de soutenir qu’elle est destinée, comme ce devrait être sa
fonction, à apporter plus de paix et d’ordre dans la cité . Il éclate au
contraire qu’elle n’est pas moins révoltante que le crime, et que ce
nouveau meurtre, loin de réparer l’offense faite au corps social, ajoute une
nouvelle souillure à la première .
Camus ouvre son réquisitoire par la
description réaliste et sans concession d’une exécution en insistant sur la
contradiction d’une mesure qui se voudrait exemplaire (donc à exposer ) et sa
dissimulation effective ce qui induit la reconnaissance de sa barbarie par
ceux-là mêmes qui la soutiennent.
Il s’attache ensuite à démontrer l’inutilité de la peine en tant
qu’exemple, montrant que seul l’honnête homme peut y être réceptif :
Pour que la peine capitale soit réellement intimidante il faudrait que la
nature humaine fût différente et qu’elle fût aussi stable et sereine que la
loi elle-même. Mais elle serait alors nature morte.
Elle ne l’est pas . C’est
pourquoi, si surprenant que cela paraisse à qui n’a pas observé ou éprouvé
lui-même la complexité humaine, le meurtrier , la plupart du temps, se sent
innocent quand il tue. Tout criminel s’acquitte avant le jugement . Il
s’estime sinon dans son droit, du moins excusé par les circonstances .
….et parle avec émotion de
l’instinct de mort aussi puissant que l’instinct de survie :
Il est probable que le désir de tuer
coïncide souvent avec le désir de mourir soi-même ou de s’anéantir
.L’instinct de conservation se trouve ainsi doublé , dans des proportions
variables par l’instinct de destruction. Ce dernier est le seul à pouvoir
expliquer entièrement les nombreuses perversions qui , de l’alcoolisme à la
drogue, mènent la personne à sa perte sans
qu’elle puisse l’ignorer. L’homme désire vivre , mais il est vain
d’espérer que ce désir règnera sur toutes ses actions . Il désire aussi
n’être rien, il veut l’irréparable, et la mort pour elle-même.
Il n’épargne pas le bourreau dans
une virulente diatribe avant de dénoncer le désir de vengeance primaire qui se
manifeste dans la forme du châtiment définitif ( la guillotine). Le supplice
n’a d’autre explication que la volonté de faire le plus de mal possible de
réduire l’homme à l’état de bête, de l’humilier par la destruction de
son corps.
Or tout au long de son texte Camus
insiste sur les circonstances atténuantes
qu’on doit accorder à
tout condamné en faisant partager à la société la responsabilité des
criminels qu’elle engendre : taudis, producteurs d’alcools, débits de
boissons)
En réponse à un colonel qui prédisait
que les prisons deviendraient des conservatoires du crime , si on transformait
la peine de mort en condamnation à
perpétuité Camus répond :
Cet officier supérieur semblait
ignorer , et je m’en réjouis pour lui, que nous avons déjà nos
conservatoires du crime , qui présentent avec nos maisons centrales cette différence
appréciable qu’on peut en sortir à toute heure du jour et de la nuit :
ce sont les bistrots et les taudis , gloire de notre République.
Camus enchaîne sur les
condamnations soumises à l’air du temps, sur l’erreur judiciaire et nous
donne une superbe apologie de la compassion :
Il y a une solidarité de tous les
hommes dans l’erreur et dans l’égarement. Faut-il que cette solidarité
joue pour le tribunal et soit ôtée à l’accusé ?
Non, et si la justice a un sens en ce monde , elle ne signifie rien
d’autre que la reconnaissance de cette solidarité ; elle ne peut dans
son essence même se séparer de la compassion. La compassion bien
entendu ne peut-être ici que le sentiment d’une souffrance commune et non pas
une frivole indulgence qui ne tiendrait aucun compte des souffrances et des
droits de la victime. Elle n’exclut pas le châtiment , mais elle suspend la
condamnation ultime. Elle répugne à la mesure définitive, irréparable, qui
fait injustice à l’homme tout entier puisqu’elle ne fait pas sa part à la
misère de la condition commune.
A ce moment de l’essai ,Camus
entame à mon avis sa plaidoirie la plus importante quand il pose la question de
notre droit à condamner de façon définitive :
De là notre incertitude sur le droit
que nous avons de tuer et l’impuissance où nous sommes à nous convaincre
mutuellement. Sans innocence absolue, il n’est point de juge suprême……Il
n’y a pas de justes, mais seulement des cœurs plus ou moins pauvres en
justice .Vivre du moins nous permet de le savoir et d’ajouter à la somme de
nos actions un peu du bien qui compensera, en partie, le mal que nous avons jeté
dans le monde. Ce droit de vivre qui coïncide avec la chance de réparation
est le droit naturel de tout homme même le pire . Le dernier des criminels
et le plus intègre des juges s’y retrouvent côte à côte , également misérables
et solidaires .Sans ce droit, la vie morale est strictement impossible. Nul
d’entre nous en particulier n’est autorisé à désespérer d’un seul
homme, sinon après sa mort qui transforme sa vie en destin et permet alors le
jugement définitif. Mais prononcer le jugement définitif avant la mort , décréter
la clôture des comptes quand le créancier est encore vivant, n’appartient à
aucun homme. Sur cette limite au moins , qui juge absolument , se condamne
absolument.
Tant qu’un homme est vivant, il ne
peut être jugé définitivement bon ou
mauvais .
Camus se veut lucide ; il ne
croit pas en l’homme foncièrement bon « Naturellement
il ne l’est pas , il est pire ou meilleur »
d’où notre incapacité à nous ériger en juge
absolu .
Le rôle de l’Eglise face à la
peine capitale :
c’est la foi en l’immortalité de
l’âme qui permet à l’Eglise catholique de se prononcer en faveur de la
peine de mort ! le châtiment terrestre n’est pas définitif puisque Dieu
seul jugera de l’âme du condamné ; l’hypocrisie ira même jusqu’à
prétendre qu’elle peut être facteur de rédemption . Pourtant les premiers
chrétiens plus proches de l’enseignement du Christ appliquaient le principe
de ne pas tuer à la lettre
et se classaient inaptes de
ce fait aux charges officielles .
Mais
si l’Eglise peut prononcer le châtiment suprême sans porter atteinte
à sa logique, il n’en est pas de même d’une société désacralisée
perpétuant des pratiques religieuses dans une monde laïque sauf à
vouloir substituer à l’ancienne religion le culte d’une société marchant
vers un âge d’or justifiant l’élimination des créatures imparfaites aux
yeux de l’ « état divinisé »
« Et des religions sans transcendance tuent
en masse des condamnés sans espérance » .
(réquisitoire contre l’idolâtrie d’état)
La conclusion de Camus :
Au moment de conclure , je voudrais répéter
que ce ne sont pas des illusions sur les bontés naturelles
de la créature, ni la foi dans un âge doré
à venir , qui expliquent mon opposition à la peine de mort. Au
contraire , l’abolition me paraît nécessaire
pour des raisons de pessimisme raisonné, de logique et de réalisme. Non que le
cœur n’ait pas de part à ce que j’ai dit …..
…Je ne crois pas qu’il n’y
ait nulle responsabilité en ce monde et qu’il faille céder à ce penchant
moderne qui consiste à tout absoudre, la victime et le tueur, dans la même
confusion. Cette confusion purement sentimentale est faite de lâcheté
plus que de générosité et finit par justifier ce qu’il y a de pire
en ce monde… Mais justement l’homme du siècle
demande des lois et des institutions
de convalescence qui le brident sans le briser , qui le conduisent sans
l’écraser. Lancé dans le dynamisme de l’histoire , il a besoin d’une
physique et de quelques lois d’équilibre. Il a besoin pour tout dire d’une société de raison et non de cette anarchie où
l’ont plongé son propre orgueil et les pouvoirs démesurés de l’état.
(1957)
Abolition
de la peine de mort en 1981
Lucidité,
(l’homme n’est pas naturellement bon), justice , compassion, droit à
l’erreur et à la réparation, solidarité des hommes devant la misère et la
mort, refus de la barbarie, c’est ainsi que Camus continue de me parler et de
me convaincre contre la peine capitale .
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