CALIGULA
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1938-1945

 

Albert Camus aurait commencé sa pièce en 1938 (il avait 25 ans) mais n’a cessé de la remanier jusqu’en 1945 où elle fut représentée pour la première fois.

Il s’inspira particulièrement de Suétone plus que de Sénèque et on peut se demander ce qui put le séduire dans la relation du comportement d’un  empereur romain dépravé , pervers et fou, dans un texte qui ne veut laisser transparaître  aucune ambiguïté sur l' immoralisme et la cruauté.

Camus a-t-il douté à ce point du compte rendu de l’auteur latin ? Voulait-il apporter un défi à l’histoire ? ou bien s’agit-il d’une simple fantaisie d’artiste , une provocation de jeunesse ?

« D’une façon générale, rien ici n’est historique, sauf les fantaisies de  Caligula qui sont authentiques, la plupart des mots sont historiques,  leur  interprétation  et leur exploitation ne l’est pas » 

Dans son Caligula , Camus a introduit quelque chose d’un ange , noir certes, mais qui ne manque pas de séduction. D’ailleurs ne lui a-t-il pas donné la beauté physique qui, au théâtre, caractérise également la beauté morale en désignant pour l’acteur qui devait incarner le rôle,  des artistes comme Gérard Philippe au charme incontesté ? 

« Ne pas oublier  que Caligula  est un homme très jeune, pas aussi laid que le voudrait l’histoire, grand et mince, le corps un peu voûté , il a une figure d’enfant .. » (Camus)

Sa perversité estompée  , sa cruauté édulcorée par la pratique d’une logique amorale, on se sent tenté de souscrire par instant à un esthétisme dérangeant que la médiocrité des patriciens qui l’entoure vient encore souligner .

Bien que Camus ait, dans sa version définitive, sensiblement réduit l’amour de Caligula pour Drusilla, ne peut-on interpréter  la mort de sa  sœur et amante comme la cause  de la ruine de son âme et le motif de sa  révolte contre les dieux qui  ont inscrit dans le destin de  l’homme l’absurdité d’une vie amputée par la mortalité . Chez ce "monstre" blessé la souffrance n’est pas absente.

Caligula : »J’ai besoin que les êtres se taisent autour de moi. J’ai besoin du silence des êtres et que se taisent autour de moi  ces affreux tumultes du cœur » .

C’est au cœur de la douleur qui l’a mené aux confins de la raison et  de la folie , que Camus fait prendre conscience à  Caligula  du sort injuste et si peu enviable réservé  à l’homme par les dieux . De retour au Palais, après sa fuite où il apaisa son deuil, il s’épanche  et livre l’amertume de ses pensées : 

Caligula : »Les hommes meurent et ne sont pas  heureux » 

L’oeuvre des dieux est imparfaite , ils ont failli  et la morale  édifiée en leur nom n’est qu’un  leurre :

-         Caligula : « Les hommes pleurent  parce que les  choses ne sont pas ce qu’elles  devraient être « 

-         Caligula : »Ce monde  tel qu’il est fait , n’est pas supportable. J’ai donc  besoin  de la  lune, ou du bonheur , ou de l’immortalité , de quelque chose  qui soit dément peut-être , mais qui ne soit pas de ce monde » 

Par cette fascination  de l’impossible :  "Je me suis senti  tout d’un coup un besoin d’impossible " , Camus n’exprime-t-il pas   la nécessité  pour l’homme de contester le sort qui  lui est réservé  en  s’efforçant de dépasser ses limites , de viser au-delà de la médiocrité , de revendiquer sa liberté  pour construire sa vie ?

Refusant l’injustice divine , l’existence de Caligula  sera alors  un  défi aux dieux qu’il  prétend égaler jusque dans leur  cruauté : « Puisque la vie n’a aucun sens quelle limite imposer à nos désirs, à nos pulsions quand on a le pouvoir, celui d’un empereur , le plus grand des hommes » 

A ce moment, l’existentialisme de Camus est vivant  mais un existentialisme  non dépourvu d’un certain idéalisme  qui à mon sens ne quittera jamais ce penseur   généreux.

C’est ainsi également que les autres  personnages définissent  l’empereur fou  : C’est un idéaliste  (Hélicon) .  Il voulait être un homme juste  (Scipion) . Vous  n’avez pas reconnu  votre véritable  ennemi,  vous lui prêtez de petits motifs . Il n’en a  que de grands et vous courez à votre perte .Sachez d’abord le voir comme il est, vous pourrez mieux le combattre .(Cherea)

C’est aussi à une critique de la tyrannie , du  pouvoir absolu   que Camus se livre dans la pièce, ce pouvoir qui  concentré dans les mains d’un seul  homme, prive tous les autres hommes de leur liberté .

Caligula : "Je viens de comprendre enfin l’utilité  du pouvoir. Il donne ses chances  à l’impossible. Aujourd’hui , et  pour tout le temps qui va venir, la liberté  n’a plus de frontières".

Critique du pouvoir , des institutions qui le soutiennent ,  de la morale qu’il engendre  mais aussi  de la soumission :  

Caligula :  "Je mensonge n’est  jamais innocent . Et le votre  donne de l’importance  aux  être et aux choses .Voilà ce que je ne puis  vous  pardonner ".

Caligula : " Et justement je vous hais parce que vous n’êtes pas libres " .

Caligula : " Dans tout l’empire romain , me voici seul  libre. Réjouissez-vous il vous est enfin venu un empereur  pour vous enseigner la liberté" 

Le mot de Camus :

En 1958 pour justifier sa pièce :

On peut lire dans Caligula que la tyrannie ne se justifie pas  même par de hautes raisons . L’histoire et particulièrement notre histoire , nous a gratifiés depuis de tyrans plus traditionnels : de lourds, épais  et médiocres despotes auprès desquels Caligula apparaît comme un innocent vêtu de lin candide .Eux aussi se croyaient libres puisqu’ils régnaient absolument . Et ils ne l’étaient pas plus que ne l’est dans ma pièce l’empereur romain. Simplement celui-ci le sait et consent à en mourir , ce qui lui confère une sorte de grandeur que la plupart des autres tyrans n’ont jamais connue. 

Camus parle aussi par Caligula pour porter un jugement pessimiste sur son  époque : « Notez d’ailleurs qu’il n’est pas  plus immoral de voler directement les citoyens que de glisser  des taxes indirectes dans le prix des denrées dont il ne peut se passer . Gouverner c’est  voler  tout le monde sait ça .  Mais il  y a la manière.  Pour moi je volerai franchement » 

7/1/2007

 

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