Au Mont Sinaï Texte et photos
extraits du livre de Christoph HeidelhaufDésert la couleur d’Egypte
« Tacker–tacker-tacker » signifie grimper, surmonter . Ce n’est ni de l’arabe, ni de l’anglais, ni de l’allemand, mais tandis que le petit homme agite à côté de moi une main dont l’index et le majeur sont déformés, tout en montrant avec son bras libre une immense croupe de montagne, je comprends ce qu’il veut dire : il faut que nous passions par là pour parvenir à l’endroit que je cherche. L’homme
cabriole déjà comme une chèvre
de montagne à travers la paroi escarpée dont
les rares saillies ne donnent aux
pieds qu’un minimum de prise. Je
le suis en veillant à garder l’équilibre, avec
une drôle de sensation au creux de l’estomac. Au bout de vingt
minutes, je parviens au sommet, et mon
guide, qui m’a patiemment
attendu, me tend la main. Je sais que c’est un signe d’approbation
rarement octroyé à l’étranger. Au bout de dix minutes de marche sur une étroite crête en pente raide, à droite et à gauche, nous touchons au but. La vue est superbe : à mes pieds s’étend un canyon aux formes bizarres dont les couleurs subtilement nuancées vont du blanc au rouge, en passant par le jaune. Nous
sommes au cœur du Sinaï, en un lieu qui semble soustrait aux regards du
monde et où seuls
s’aventurent les hommes qui vivent
ici, isolés , les bédouins. Salim, mon guide, vêtu d’un chèche et
d’une galabia en est un. Nous
avions convenu de cette excursion
deux jours auparavant, alors que
nous passions la nuit en-bas, dans
le canyon, au cours d’un voyage à dos de chameau. J’étais allongé sur
mon sac de couchage. Le feu
était presque éteint ; à la
lueur de la dernière braise, je
regardais l’aimable petit homme qui, à
quelques distances de là , faisait sa prière, le dos tourné. Il pouvait
avoir une cinquantaine d’années, mais ses mouvements souples et doux
étaient comme ceux d’un enfant quand il se levait, s’agenouillait et
parlait tout bas à son Dieu.. Je me sentis exclu, les conquêtes culturelles du monde dont
je venais perdaient toute valeur
face aux minutes remplies d’humilité , de calme
et de sérénité que
le petit homme devait éprouver
à ce moment précis : pauvre
, mais satisfait, et en pleine possession d’une foi qui le liait directement à quelque chose
de plus haut. Je dus me détourner, car il m’était pénible de continuer
à l’observer. Je me mis donc sur
le dos et regardai la nuit . Au-dessus de moi, un ciel étoilé comme on en voit
seulement dans le désert formait une voûte plus
pleine, plus claire et plus
proche qu’en Europe . Salim avait fini de prier. Il revint, pensif, vers le feu, s’accroupit et éteignit les dernières braises avec un bâtonnet. Avant de se coucher, il lui fallut encore s’occuper du dromadaire. Il escalada donc un arbre proche, se faufila comme un chat à travers les branchages hérissés d’épines et coupa une botte de rameaux épineux avec des ciseaux. Pendant quelques instants, le corps du bédouin se détacha, silhouetté sur le ciel nocturne bleu foncé. Il ne tarda pas à descendre et tendit à son dromadaire la nourriture épineuse que ce sobre animal consomma, à mon grand étonnement avec un plaisir immense. Tous
les mouvements de ce bédouin étaient circonspects, se concentraient sur ce qui
semblait le plus insignifiant ; chacun de ses pas avait l’air
soigneusement réfléchi, et chacun de ses actes se déroulait dans un calme
solennel. Quand il préparait le repas, un rituel qu’il accomplissait trois fois par jour
avec les mêmes ingrédients, j’étais chaque
fois le spectateur passionné d’une cérémonie analogue à celles
que célèbrent ses semblables depuis des
milliers d’années sans rien y modifier. […] Je laisse derrière moi le tohu-bohu du Caire ; Devant moi , la vaste étendue jaune du Sahara s’étend à perte de vue . Elle est seulement interrompue par le noir ruban de la piste qui s’étire en ligne droite vers l’Ouest. La brusque solitude m’entoure comme un souffle paisible et bienfaisant. C’est la paix unique du désert que l’on croit entendre et où le bruissement du sang dans les oreilles se transforme en une perception fantastique. La piste goudronnée s’enfonce dans la plaine déserte de sable et d’éboulis
comme un énorme doigt indiquant la direction à prendre. Un vieux
tacot surchargé me dépasse dans un bruit de
ferraille ; ensuite je suis de nouveau seul . Avant la dépression
de Baharièh, dont
la pente abrupte marque la zone de
l’Oasis , le paysage se met souvent à
vivre. Des montagnes à plateau surgissent, la roche luit d’un gris bleuté
sous le soleil éclatant, formant un doux contraste
avec le sable jaune. Quelques centaines de kilomètres
plus au Sud, peu avant
Farafrèh , la tranquille oasis solitaire, où la vie se
déroule au même rythme depuis d’innombrables générations,
je quitte de nouveau la
piste pour
plonger dans le monde merveilleux du désert blanc, bizarre produit de
l’évolution à l’écart de toute vie humaine.
En l’an zéro. En l’an 2000.
Le temps recule, se réduit , s’annule, comme si le temps était un
facteur uniquement mesurable en milliers d’années.
L’horloge de la civilisation bat
à un autre rythme.
L’horloge du désert ne connaît ni
les minutes ni les heures. Un
jour, un mois n’est rien :
un caillou se détache, une pierre
calcaire s’effrite, une fissure dans le rocher, s’agrandit, et un an ou dix
ont passé… Mon poste, un
peu surélevé sur une crête rocheuse me permet de contempler cette coulisse
surréelle, où l’homme ne trouve pas
de place en tant qu’acteur, comme depuis une
loge. […] Des femmes
vêtues de tissus
multicolores et des enfants qui courent au-devant
de l’étranger en criant et hurlant.
Je suis bientôt entouré ,
encerclé et…. effrayé . les
jours et les nuits
que j’ai passées
seul dans le calme du désert, où alternent
l’euphorie et la dépression, m’ont ôté
le sens des choses simples de la
vie.
Images de haut en bas : 1 Le désert blanc près de Farafréh
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