De l’Alaska à la Terre de Feu(de M. et X. de Pramont ) C’est le titre du livre de mes amis Il est précisé aussi sur la couverture :en Hydravion Et : avec 3 enfants en bas âge ! C’est bien entendu un récit de
voyages , celui d’une aventure de six mois Des milliers de kilomètres par
"sauts de puces" du nord extrême à la tour de contrôle d'Ushuaia,
posés sur l'Amazone ou survolant les chutes de l'Iguaçu. Un parcours de rêves
et d'embûches, de tracasseries administratives, de fantaisie délirante comme
cette irruption dans l'ère de lancement d'une navette spatiale. Mais, non la
moindre des originalités de cette aventure, réside dans cet accompagnement
et particulièrement dans le fait que nous la découvrons grâce au
talent de Mélusine, mère de ces trois adorables enfants. En retournant le livre nous
avons la version du pilote pour qui l’histoire du voyage est le support d’une aventure d’un tout autre genre. Je
n’en parlerai pas ici ;
c’est sur la version féminine que je préfère aujourd’hui m’attarder,
parce qu’elle nous laisse entrevoir les coulisses de ces exploits qui nous
fascinent et complète notre vision du voyage en lui restituant la part de réalité
ordinaire qu’on néglige si souvent . Il est vrai que rares sont nos voyageurs à s’embarrasser de leur marmaille et quand par hasard la famille participe, les tracasseries de ceux qui les ont accompagnés sont souvent dédaignées, tant que l’événement échappe, dans sa relation, à la dimension magique de l’aventure. Trop souvent sont aussi ignorés, ceux qui contribuent au projet dans sa phase préparatoire ou en déterminent les conditions psychologiques . Pourtant, comme il faut songer aux femmes de marins quand on évoque les navigateurs, aux femmes de pilotes quand nous nous souvenons de Mermoz, Saint Exupéry, Guillaumet ou Lindbergh, aux épouses qui suivent de la vallée, l’ascension des escaladeurs du K2, on se doit de penser à la part essentielle que représente dans la réussite d’une aventure , ceux et celles qui restent à terre et dont le soutien moral ne fait pas défaut. Tout naturellement me vient à l’esprit l’exploit de Guillaumet raconté par Saint Exupèry dans Terre des hommes :Guillaumet qui sans l’idée de cette femme qui l’attend et qui l’espère , de ces amis qui guettent son retour se serait abandonné aux doux engourdissement de la mort par le froid et la neige. Situation renouvelée par Saint Exupéry quand à son tour il s’échoue dans le désert et que son plus grand désespoir est de trahir les attentes de ceux qui le cherchent. Je pense aussi à Ulysse pour qui les dieux avaient imaginé la pire des punitions en écartant de sa route, les chemins qui pouvaient le mener à Ithaque et à Pénélope, dont le souvenir le soutiendra pendant ses dix années d’errance. Notre dette admirative ne se limite
pas à ceux ou celles qui guettent et qui attendent,
dont la certitude de la seule existence agit sur le moral de l’errant
comme un aimant ou une puissante boussole indiquant le chemin du retour. Il y a
encore dans le succès d’une aventure la force qui se nourrit de la confiance
et la foi de celles ou ceux qui ont participé à l’élaboration du projet .
Ici aussi la part de l’élément féminin souvent, n‘est pas négligeable. De quelle
abnégation ne doit-elle pas être capable, cette compagne qui envisage avec sérénité
le départ de celui qui partage sa vie. Lui reprocherait-on son égoïsme quand
elle opposerait au désir d’aventure la quiétude familiale ? Mais plus encore mon admiration va à
ces compagnes (ou à ces compagnons) qui prennent le parti de suivre le
voyageur. Non pas à ceux ou celles qui s’engagent dans un même élan dans
l’aventure, dont le goût et les prédispositions les placent à égalité
dans l’initiative , partageant, en
principe, les lauriers de la victoire. Je pense à celles ou ceux qui suivent , qui accompagnent et dont le courage de ce fait me paraît encore plus « grandiose ». Tout d’abord, j’imagine ces femmes adhérant au projet de leur compagnon, mesurant les risques pour elles-mêmes et surtout pour leurs enfants, si c’est le cas. J’imagine les préoccupations des mères précédant le départ Dans tout projet de voyage, loin des sentiers battus , et dans des conditions plus ou moins extrêmes , la « check-list » du matériel à emporter nécessite des heures d’une attention minutieuse : le poids, la taille, la fonction , les besoins et les dangers que représente le moindre objet à intégrer dans les malles ou les sacs, sont scrupuleusement étudiés . Quels débats supplémentaires quant ils doivent déterminer le niveau de confort d’un enfant ! Itinéraires, intempéries,, minimum
de sécurité ne peuvent être appréhendés dans la seule perspective d’un départ
assuré. Le possible est sans doute constamment susceptible d’être remis en
cause et la décision ultime, définitive,
reportée d’autant, ébranlant le moral de la candidate au départ ! Jusqu’à ce qu’un jour enfin la décision
soit prise : le voyage se fera ensemble , tous seront de l’aventure ! Pour la femme-compagne , pour la mère
voyageuse, l’exaltation du voyage ne lui laissera pas oublier les tracasseries
du quotidien, pas plus que les difficultés de l’aventure ne la dispenseront
des préoccupations ordinaires : assurer le couchage, apaiser les frayeurs,
soigner les petits bobos . Les estomacs des enfants ne se calment pas par la
raison et il ne suffit pas de donner à avaler quelque chose mais de fournir un
repas aussi équilibré et savoureux que
possible. ! Les besoins de croissance
ne s’arrêtent pas au seuil de l’aventure ! Mais il est encore un autre aspect que j’admire particulièrement chez le coéquipier , et qui m’est apparu avec beaucoup d’acuité aussi bien chez Anne Lindbergh et Mélusine que dans les récits de Saint Exupéry. Je veux parler de cette confiance absolue, si déterminante à mon avis dans la réalisation d’un exploit : Quand Lindbergh tente d’arracher son hydravion de l’ile de (….) Anne du siège arrière ressent impuissante toutes les forces qui les retiennent au fleuve et subit essais et échecs successifs sans intervenir dans les tentatives de Charles (1)..... Lorsque perdus dans les nuages ballottés par les vents violents au dessus de l’océan , Saint Exupéry , louvoie entre les éclairs , dans une tourmente où se confondent étoiles et lumières , son radio imperturbablement poursuit les ondes capricieuses ..... Tandis que le pilote discute avec les dieux pour les convaincre de rappeler les nuages qui dissimulent l’unique trouée entre les falaises, Mélusine veille sur le sommeil des enfants . Anne, Mélusine ou le radio ne permettent pas au doute ou à la peur de les envahir ; leur foi en celui qu’ils accompagnent est totale et leur confiance est permanente , définitivement acquise. Je ne pense pas qu'on puisse accuser la relation littéraire d'édulcorer leurs angoisses ou leur doutes Il me semble que ceux-là se révèleraient dans l'inquiétude du pilote ou du navigateur , dans ses hésitations, dans un dialogue qu'on ne lit jamais dans le récit de ces instants. Le coéquipier, ici s'efface , renonce à son initiative comme si par son silence il permettait au navigateur d'absorber sa propre force. Et comme d’Anne, de Mélusine
ou du radio, la loyauté du coéquipier se mesure à
cette confiance renouvelée tout au long de l’aventure , aussi souvent
que se présentent les passes dangereuses, pour donner au navigateur cette
assurance qui lui permet d’affronter les obstacles. Cette dimension me semble un atout essentiel pour conduire le voyageur, l'explorateur, le coureur d’exploit au succès au moins autant que son propre courage, dimension qu’il nous faut ajouter aux vainqueurs solitaires ! Et quelle superbe démonstration d’amour ou d’amitié ! (1) Le vent se lève de Anne MORROW-LINDBERGH |